16.10.2009
Quezaco
Voici venu le temps des scribouillards, par exemple, deux gars, deux meufs, deux personnes, elle écrivent, ça tient, ça tient pas, c'est rapide. C'est le temps de ceux qui grattent le papier sur des milliards de mega pixels avec le peu de dextérité qui les caractérise... tout le monde n'a pas le Talent, mais tout le monde n'a pas nécessairement cette envie-là, celle de dire les objets, les gens, les moments avec des mots, dans un monde où les choses semblent de plus en plus vouées au silence.
Alors oui, s'il le faut, faisons place à nous. Et il le faut, parfois. Car on étouffe, on n'en peut plus, et un jour on se dit, à un, deux, pourquoi pas? Ecrire quelque chose, pas grand chose, ce qu'on pense, ce qu'on imagine, ce qui doit être dit aussi peut-être. Parce que la merde il y en a tant et tant, partout, que ma foi, c'est vrai, tout est possible. Et c'est ainsi que nous voilà ici, maintenant, comme ça, et on y prend goût, même que s'en est presque obsène, mais comme dit l'autre, voici venu le temps.
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22.09.2009
Popi
Ce soir Irène est très lasse.
Les gouttes tombent à intervalles réguliers de l’évier. Elle n’a d’ailleurs jamais compris ces robinets qui laissaient souvent tomber une goutte d’eau, qui, au bout de la journée, pourrait servir de bain à un pauvre petit africain assoiffé.
Cependant ce soir, ce bruit agaçant, dans le silence de son appartement petit mais confortable donnait une dimension temporelle de l’espace.
C’est comme le bruit du frigo qui s’arrête et reprend. Selon les frigos, le bruit est plus ou moins fort, mais s’il faut dormir dans une pièce non séparée de ce foutu frigo, elle est sûre d’être réveillée toute les heures à cause de ce bruit régulier.
Le frigo, le robinet, décidément, son esprit est vraiment dans un nulle part édifiant ce soir. Peut-être est-il fatigué de cette inactivité. Irène était de celle qui était fatiguée de dormir : si elle dormait trop, elle se fatiguait deux fois plus vite. Peut-être qu’en fait est-ce le cas de tout le monde. Difficile à dire puisqu’elle ne connaissait que son propre cas.
C’est lors de ces pensées larvaires et hautement inintéressant que retentit alors la sonnette. Doux bruit, pas trop agressif, pas comme chez ses parents, où elle sursautait violemment à chaque fois qu’elle retentissait.
Etonnée, oui, mais lasse, toujours, elle soupira et se leva difficilement du canapé où elle s’était affalée après son dîner frugal. Aucune idée de l’identité de ce visiteur nocturne, et d’ailleurs, elle s’en foutait pas mal.
C’était un livreur de pizzas. Rien de plus original. Mis à part qu’elle n’avais commandé aucune pizzas – elle détestait royalement les pizzas. Elle n’aimait pas grand chose en fait. Pas trop la viande, un peu le poisson – et encore – les pâtes, avec beaucoup de beurre, le riz au ketchup, et les légumes, sauf les carottes.
Bref, ce livreur n’avait rien à faire devant chez elle et encore moins à sonner. Outrecuidant petit livreur à moto qui pue la pizza au chorizo.
- Bonjour, c’est pour la pizza.
- Bonsoir, je n’ai commandé aucun pizza, désolée. – Baillement –
- Ah ?…. Pourtant c’est le même nom sur votre porte que celle sur ma commande. C’est bizarre… vous êtes sûre ?
- Oui je suis sûre – un peu agacée –… ils ont dû se tromper en prenant le nom, c’est tout.
- Mais a veut dire que la personne ne recevra jamais sa pizza ?
- C’est possible. – Grattement de chaussette et re-baillement –
- Comment je fais, moi ?
- Vous rentrez à votre pizzeria et vous leur expliquez la situation, c’es pas très grave. Ca arrive ce genre de chose, et puis c’est pas votre faute, alors…
- Ah, ouais c’est vrai. Mais ça m’embête pour la personne qui…
- Ecoutez, c’est très louable à vous, cette conscience professionnelle, mais ça ne change rien au problème, non ? Et puis vous me demandez à moi comment faire, c’est intolérable, je veux dire, je vous réponds, pas de problème, mais dans le fond, moi je m’en fout.
- …
- Désolée, je ne voulais pas être désagréable, mais j’étais en pleine conversation avec mon poisson rouge. Imaginez que ça vous soit arrivé à vous plutôt qu’à moi.
- Je déteste les pizzas.
- Moi aussi, et pourtant vous avez sonné chez moi. Un livreur de pizzas.
- C’est vrai, tiens !
- Donc imaginez que vous soyez à ma place.
- Oui, ok.
- Bon, on sonne, vous n’attendez personne, et surtout pas une pizza,…
- Ah non, ça surtout pas !
- … et c’est une erreur. La personne en face de vous vous dit qu’elle est embêtée pour son pauvre client criant famine de pizza au chorizo, et vous demande comment faire. Qu’est-ce que vous faites ?
- Je lui dit de se démerder.
- Exactement. Et qu’est-ce que j’ai fait moi ?
- Vous m’avez répondu. Mais j’ai bien vu que je vous ennuyais un peu.
- C’est vrai, ce qui ne vous a pas empêché de continuer à poser des questions débiles. Donc, je suis une bonne fille, je vous réponds, je vous aide, je ne suis pas désagréable, mais là je crois que je suis parvenue au bout de ma limite. Vous comprenez ?
- Ouais, très bien.
- Merci. Au revoir.
- Hum
- … bon courage pour votre pauvre client et sa pizza au chorizo.
- Je sais même pas qui c’est ce mec.
- Ou cette fille…
- Hum
Une fois la porte fermée, elle éclata de rire, mais pas trop bruyamment pour ne pas qu’il entende. Elle était convaincue qu’il n’était pas redescendu tout de suite et qu’il écouterait quelques secondes.
Elle ne savait pas trop pourquoi elle avait autant parlé pour si peu de chose à un parfait inconnu qui tenait dans sa main une immonde pizza au chorizo. Mais ça lui avait fait du bien et à son esprit larvaire aussi.
Elle avait un sentiment d’assurance en face de ce garçon. Non pas parce qu’il était livreur –elle était caissière – mais plus parce qu’il portait une pizza dans sa main et qu’il avait l’air un peu con. Pas idiot, mais un peu lent à la détente, quoi. En fait il n’était pas du tout lent, il était embarrassé pour son client mystérieux. Ou sa cliente. C’était drôle, quand même de la part d’un livreur de pizza. Ou alors tout cela n’avait été que stratégie pour rester parler avec elle. Mais elle n’avait perçu aucun signe, ni œillade quelconque vers le haut ou le bas, le devant ou le derrière, les yeux ou la bouche, non rien. Juste un air un peu embarrassé, mais pas pour l’avoir dérangée, pour quelqu’un qu’il ne connaît pas et qui aime les pizzas au chorizo.
Elle ressentait une étrange sympathie pour cet outrecuidant livreur si honnête. Peut-être parce qu’elle se sentait un brin supérieure, en considérant l’inutilité de s’en faire pour une erreur de nom. Aussi parce qu’il lui avait répondu très honnêtement « Je lui dit de se démerder ». Elle savait bien qu’il aurait réagi comme ça. Le genre qui est très consciencieux à son boulot, mais dès qu’il redevient un mec lambda est tout ce qu’il y a de plus français.
Bref, cet intermède avait été des plus caustiques, mais il était grand temps de retourner voir Popi, le poisson rouge que lui avait offert ses parents – à défaut de chien, comme elle en avait toujours rêvé. En fait un poisson c’est beaucoup plus pratique, à y bien regarder. Moins de responsabilité, moins cher, moins gros, moins bruyant, moins sale, etc. Elle l’avait appelé Popi en souvenir d’une de ses peluches favorite, un Popi, les singes qui ont des scratch sur les paumes et qui peuvent s’accrocher autour du cou. Avec une salopette rayée rouge et blanche. Elle s’était dit qu’elle n’aurait sûrement jamais de singe – un chien était déjà impossible – et qu’il n’y avait donc pas de raison de ne pas l’appeler du nom de son singe en peluche, disparu dans la bataille des années.
Ca y est, l’esprit reparti dans des considérations totalement futiles, elle était de nouveau allongée sur son canapé. Elle s’y endormit, d’ailleurs, en repensant à Popi qui l’accompagnait sur son dos, quand elle se baladait en forêt avec son papa. Elle rêva de poissons et d’elle nageant avec eux, scratchée par la main à leurs nageoires.
Quelques heures après, la sonnette ressonna.
Le son doux et flûté lui parut agressif, cette fois, sûrement parce qu’il la réveillait d’un rêve bleu et iodé. Complètement abrutie, elle ouvra d’un coup. Encore lui, évidemment.
Il ne portait plus de pizza ni de casquette rouge criarde, il avait l’air d’un mec normal rentrant chez lui. Sauf qu’il était chez elle.
- ?
- Re-bonsoir. – main qui gratte quelque chose derrière son crâne, pour se donner l’air d’être gêné –
- Hum
- Je vous dérange ?
- A votre avis ?
- Vous dormiez ?
- A votre avis ?
- Vous vous couchez tôt, dites-donc !
- Hum
- C’était pour vous dire que l’homme à la pizza chorizo avait rappelé et que tout était rentré dans l’ordre. Il y avait un e à la place d’un a et….
- C’est merveilleux.
- … et dans le bloc quelqu’un porte presque le même nom que vous, quelqu’un qui mange de la pizza au chorizo très régulièrement.
- C’est vraiment fantastique.
- Vous êtes nettement moins « bonne fille » que tout à l’heure.
- Il est nettement plus tard.
- Bon. Je comprends. Bonne nuit alors.
- Hum
- Vous ne voulez pas discuter ?
- Non, pas spécialement, la conversation de tout à l’heure m’a épuisée pour la semaine.
- Je vois. Navré.
- Vous, vous voulez discuter, je pense.
- Pourquoi pas.
- Trouvez quelqu’un d’autre.
- Je ne veux pas spécialement discuter. Je ne veux pas chercher quelqu’un d’autre en fait.
- Vous voulez dire que vous voulez rester là sans discuter ?
- Pourquoi pas, je m’en fout.
- Vous voulez une chaise ? Mais je vous préviens, je ferme la porte, j’ai froid.
- Ok.
Et elle lui donna une chaise. Et il s’assit dans le couloir, en face de sa porte. Elle referma.
Dingue, ce mec.
Jamais cru que ce genre de plan foireux était possible dans la vraie vie. Mon pauvre Popi, nous voilà bien. Pourquoi était-elle si gentille avec ce foutu mec ? Peut-être…. Non, c’était n’importe quoi, elle n’en était pas à ce point là, tout de même. Elle pensa à Augustin. Elle n’aurait pas dû. Elle rouvrit la porte précipitamment et empoigna le livreur et sa chaise à l’intérieur.
Elle lui demanda quand même son nom avant, parce que se réveiller et ne pas savoir le nom, là ça deviendrait vraiment horriblement cliché, déjà qu’elle n’en était pas loin.
- Bah, tu veux vraiment savoir ?
- Hem. Oui.
- Et toi, c’est quoi ?
- Irène
- Tiens, c’est joli.
- Alors ?
- Popi.
- Hein ?
- C’est espagnol. Un surnom, mais je sais pas de quoi. Ma mère a déconné.
- Ah.
- C’est bizarre, hein ?
- Oui un peu. C’est pas grave. J’aime bien.
- Vraiment ?
- Hum
- Dingue c’est la première fois qu’on me dit ça.
- C’est ça d’avoir eu une enfance solitaire.
- Hein ? ?
- Non rien. La chambre est là.
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06.08.2009
Furie
C’est une créature aux longues dents un peu ébréchées par le temps, canines fantastiques de plusieurs dizaines de centimètres qui s’enfuient jusque sous son fin menton à peine visible : elles ont plongé dans des corps immobiles, elles ont perforé les chairs et découpé tous les membres qu’elles pouvaient, elles ont creusé jusqu’à l’os tout ce qui fait d’un être humain un être humain. Derrière elles, une langue étroite et râpeuse qui n’apparaît que très rarement, comme un serpent lové dans son nid moelleux et chaud. Et sa bouche en sourire gigantesque qui semble vouloir dévorer le reste du monde s’entrouvre dans un quasi silence, ponctué de gargouillements éphémères. Ses yeux sont des billes obscures et minuscules sans éclat : elle ne voit rien. Son nez long et moustachu est en mouvement constant et régulier, comme parcouru d’une démangeaison, reniflant sans cesse pour compenser sa cécité. Elle n’a aucun cheveux mais bien plutôt quelques poils bruns très durs et épars. Sa tête est curieusement incrustée dans son torse, par les épaules qui ne forment qu’une longue continuité entre ses oreilles et ses bras musclés et énormes. Ses mains sont larges comme des battoirs, des planches à clous qui toujours touchent le sol, traînent dans la poussière et dont les doigts puissants et tordus sont terminés par des ongles épais et noircis. Son thorax est bombé mais parcouru d’irrégularités, des grumeaux qui bossèlent la surface de sa peau et se mêlent à la forme de ses côtes difformes ; parmi ce fatras ragoûtant, des auréoles foncées, derniers souvenirs de la présence de deux mamelles rongées par le temps. Son abdomen est très court, remarquable précisément par le nombril qui s’y trouve, cratère béant et croûté, dont le fond reste invisible à l’œil nu. Son postérieur est lourd et flétri, écrasé et s’effondrant sur le haut de ses cuisses. Torse nu, elle ne porte qu’un pantalon de velours marronné tenu par une ceinture grise et déchirée en lambeaux qui tournicotent autour d’elle. Sous cette ceinture, on peut voir deux jambes arquées qu’on qualifierait bien plus volontiers de pattes, maigrelettes, courtes et malhabiles, terminées par des pieds gonflés et griffus sur lesquels manque le gros orteil. C’est un monstre de couleur noire, d’un noir sale, comme les peaux malades et nécrosées, comme les tâches de terre sur les chiffons blancs et qui ont terni quelque éclat originel ; et ce noir mauvais se fonce sur quelques parties, près de la nuque et au niveau des chevilles.
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05.08.2009
Trois angoisses
J’force pas l’trait quand j’dis qu’les choses préfèrent aller par trois. T’as ces trois putes d’angoisses succédées les unes après les autres, et qui finissent par crever la dignité d’un homme. Par exemple, je m’tiens à la poignée comme les handicapés, d’ailleurs c’est fait pour ça, j’ai choisi pour faire en conséquence, je m’redresse parce que j’sens que mon truc est mal défait. Derrière moi, autour de nous, le trône et moi, ce sont plein d’éléments en fureur qui geignent et qui s’agitent comme des volcans excités, et qu’ça cogne à travers les parois et qu’on entend des cris déchirés de jeunes filles et des exclamations de forcenés pour les gars, qu’l’alcool coule à flot et compagnie, ce qui me rend bien heureux. Je m’assois mieux, et puis je m’fourre un doigt dans la bouche à la recherche de cette saloperie qui est accrochée dans mon palais, ce doit être un gâteau, un biscuit quand j’me les enfournais à la pelle, sans demander rien à personne. Quelle mort que c’t’endroit où t’as rien que le gris de quatre murs qui se referment sur toi. Et puis je m’dis quand même que c’est cool d’être là, que t’as Victor qui m’a ramené et qu’ces gens sont bien gentils, bien excités aussi. Je m’demande ce qu’on entend parce que derrière, t’as quelque chose comme le silence de la musique qui joue plus qui s’est installé et les voix couvrent vache de moins bien que tout le foutoir qu’y avait une minute avant. Alors je m’racle la gorge pour pas mettre de confusion dans tout ça, mais j’ai bien du mal à pas sentir mon mollet engourdi, ma cuisse dure et la poisse de ma sueur qui colle ma main à ma jambe. Et toutes mes idées dans l’instant, tout ce que j’peux m’imaginer avec ce silence, ce foutu quasi silence qui m’laisse seul au milieu de nulle part. Mais en fait c’est bien con, j’suis pas seul, non mon vieux, j’suis dans le trou avec mes pantalons sur mes chausses et mes poils qui se rebroussent, j’ai ma tempe sur la gauche qui bat une samba de tous les diables, et ce trou sous moi qui attend et les gens qui remettent pas la musique et les murs trop fins et le rire gracieux de quelque chose comme une fille de seize ans qu’a les yeux bleus et le frottement d’un pantalon – un frottement de pantalon ! – qui perce jusqu’à mes oreilles et cette sensation que moi et les autres, tous ceux à qui j’ai serré la lourde, tous ceux qu’m’ont regardé et dis bonjour, qu’m’ont indiqué où s’trouvent les verres, quelle bouteille j’peux prendre et où sont les toilettes, cette sensation que tous ceux-là et moi-même, l’instant présent nous sommes ensemble dans la cabine et que le gris disparaît sous les visages, et ma personne est aplatie par la honte et je voudrais gueuler qu’le mec qui a éteint la musique est une merde, que j’vais sortir et faire un scandale ou bien tenter le décuple meurtre dès qu’j’en aurais fini avec ma satanée foutu rondelle, mes hauts-le-cœur et ma mâchoire serrée comme un étau. Je me gratte le bras en retenant ce que j’peux, du peu que j’peux faire, du mieux aussi, mais de curieux mouvements interviennent dans mon ventre malgré moi tandis que les voix dehors discutent mollement et marquent parfois de curieuses pauses qui m’ont tout l’air de traquenards, ces traquenards que j’vais me farcir en sortant de là, tu vas voir, où t’as les regards de plusieurs cons qui guettent la faiblesse dans l’œil, la défaillance et le moment où ils vont pouvoir éclater de rire et donner la preuve de leur méchanceté, moi qui connais presque personne dans c’te soirée, dans c’te rendez-vous d’amis et mon pote qu’est sûrement là aussi et ma respiration qui accélère. Puis la musique revient, un « Kiss me where it smells funny » qu’j’aurais pas aimé autant dans d’autres conditions, même si j’aime cette chanson, j’te l’dis. Je reprends confiance et puis j’ai envie de danser avec les autres, maintenant qu’la musique couvre tout ce que j’pourrais produire de curieux et j’ai même envie de rire et puis alors je ris, j’me force plus pour rien, tout descend comme ça, tout seul, je m’dis qu’je devrais pas me tendre le cœur comme ça, pour des broutilles, parce que personne ne fait attention au gars qu’est dans les toilettes et qui pose une pêche ou quoi ou qu’est-ce. Je m’dépêche un peu parce que je voudrais pas rater le reste de la soirée, j’ai comme l’impression que tout ça a duré trop longtemps, je m’agite dans la mesure du possible et puis je reprends le refrain qui gueule derrière la porte, je m’frotte les mains et puis je remarque qu’il y a plus de papier, alors je m’remets à respirer rapidement, c’est le retour d’la bête, d’la chaleur qui t’prend comme un feu à partir de la tête, du trou dans le ventre et des perles sur le front qui coulent jusqu’à la fin de la joue. Mais je m’remets en tâtant mes poches et en sentant un mouchoir. Je m’dépêche, je m’dépêche, et puis je m’rhabille et j’suis dans un état d’excitation parce que je vais sortir et puis retourner boire, tout ça. Je m’dépêche. Et forcément, c’est là qu’j’vois qu’la chasse d’eau marche pas et m’abandonne avec ce que j’viens de donner de plus douloureux et de flippant : une merde.
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04.08.2009
Le tapis persan
De quoi aurions-nous eu l’air autrement, voilà ce que notre esprit ressassait en silence, dans l’espoir de répondre à quelque chose, du moins à une chose capable d’expliquer ce qui nous avait entreposés là, ce qui nous avait quasiment forcés à nous laisser aller l’un et l’autre à la même énergie qui dérange et qui s’étend tout du long de nos deux personnes, des pieds jusqu’à l’extrémité nord de nos crânes posés l’un contre l’autre et que berce encore le souvenir du va-et-vient langoureux que nous avons laissé envahir tout ce qui est, comme si c’était le mouvement de la planète entière enfermée dans nos bras et sa mesure régulière accrochée à nos mains, baignant dans nous-mêmes sans nous émouvoir plus que ça, éreintés par l’effort que nous avons fourni pour nous hisser au bout de cet incommensurable tapis persan qui fut le témoin et la couche de notre enlacement, de notre embrassade violente et des baisers humides que nous avons posé sur toutes les parties de notre corps sans jamais arrêter de penser à nous, rien qu’à nous, notre plaisir bienheureux et notre soulagement, comme tout ce qui suit la jouissance, le plissement de nos yeux et le froncement de nos sourcils dans la torsion de notre visage sur lequel a pu se lire cette douleur immense qui nourrit l’orgasme, l’affrontement et le soubresaut, la colère, la détermination et l’espoir de nous voir, nous-mêmes étalés sur notre ventre mou et apaisé, affaiblis et conscients que la surface nous a déformé le dos et sculpté les reins dont les muscles invisibles sont encore tendus, dont les replis se rougissent comme le fer qu’on a tenu sur la flamme, plongé dans l’oubli des formes qui nous ont conduits ici, des odeurs qui imprégnaient l’orifice et la texture du derme dont il était composé, la douceur des sécrétions qu’il a offert à nos lèvres et la sensation d’effroi ressentie devant sa profondeur vertigineuse ; alors nous avons écrasé notre corps sur les poils enchevêtrés de ce tapis trop vieux qui nous servit de lit, l’espace d’un instant qui a duré plus qu’un instant, comme s’il ne voulait pas finir avant de finalement s’éteindre dans ta chatte et ton cul.
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03.08.2009
Jack
Un curieux bonhomme à la barbe blanche et la moustache pleine de miettes, le regard vitreux et les yeux très doux, les mains un peu blessées, avec ces marques, cicatrices ou bien égratignures, caractéristiques de la baston d’ivrogne ou du poivrot qui se ramasse la gueule en voulant aller pisser ou bien autre chose, peigné comme un rien avec pas grand-chose, les tifs en pétard et leur couleur comme celle de la neige mélangée au mazout, et les pieds nus dans ses chaussures en cuir noir usé avec ses petites boucles, comme des mocassins huppés mais portés avec simplicité, et là encore au niveau de la cheville, plaies et marques ragoûtantes, mais qu’importe, allongé tout près, appuyé sur le coude comme un orateur romain en pleine orgie qui souhaite philosopher sur l’instant présent, se contente d’un hochement de tête pour croire qu’il est dans une discussion et ne se rend pas compte qu’il parle tout seul, qui a l’air du vieil homme qui a vécu beaucoup de choses, ce vieux qui n’a peut-être pas cinquante ans mais que la rue a bousculé dans les traits au point de le rendre fatigué dans les expressions et dans les rides qui couvrent sont visage et rappellent les nuits ou bien les jours dehors, que les clichés qualifieraient de « sous les ponts », « sous un carton humide avec ses copains saouls et dans leur misère que rien ne sauve », la parole peu fiable quand il se met à parler, parce que son esprit ne suit pas un cours linéaire mais semble embrouillé par les situations ou les idées, la richesse et l’envie de parler de tout et de n’importe quoi, ce côté « vieux sage », ou « vieux singe » qu’on rêve de récupérer après un certain âge, en se rassurant, en se répétant qu’il vaut mieux avoir l’air d’un vieux sage que d’un vieux con, et de nous répéter en souriant que ce n’est pas incompatible, et d’écouter avec attention ce qu’il a à dire, ce qu’il explique sur les gens avec leurs bouteilles de partout, les verres de bière, la bière et l’alcool, le vin, toute forme d’alcool et les jeunes, et tous ceux qui sont là et qui boivent à leur tour, tous ceux qui trinquent et qui n’ont aucune raison de faire autre chose, qui partagent en quelque sorte le fait de boire, comme lui, qui montre à plusieurs reprises le verre en plastique transparent rempli de bière fraîche et qu’il savoure tranquillement, encore tout à fait plein et qu’il nous montre encore et encore, qu’il montre en répétant que les personnes qui sont présentes autour de nous boivent de l’alcool également, que toute cette situation est fort agréable, que nous écoutons de la musique ensemble et qu’il aurait aimé amener son amie qui est infirmière dans un hôpital dont le nom est trop difficile à comprendre à travers ses lèvres et ses gestes qu’il fait en nous assurant qu’il boit de la bière, comme tous ces individus qui nous entourent, qui se rincent le gosier à l’alcool, sans s’emmerder, en soi, sans réfléchir plus que ça, pour le plaisir, parce que c’est bien agréable, et de nous montrer encore son verre transparent qu’il tarde à entamer, peut-être par plaisir, celui de savoir qu’il lui reste un demi-litre en réserve, encore frais et qu’il va pouvoir savourer, qu’il nous montre encore une fois en désignant un grand brun affalé comme lui qui brandit une bouteille de vin rouge qu’il fait aller à sa bouche et s’enfourne en souriant, tandis que passe une jeune fille aux mollets épais et qui malencontreusement écrase l’extrémité du paquet de gauloises du vieux singe, qui marmonne que ce n’est pas grave et surenchérit sur l’alcool et les gens qui nous entourent, démontre à force de grognements qu’il est dans son droit, donne raison à ses propres conclusions, réaffirme sa propre nécessité, son existence et son verre de bière qu’il tend à nouveau en clignant de l’œil et découvrant quelques canines imbriquées dans des gencives que nous ne souhaitons pas voir d’avantage sans pourtant quitter notre nouvel ami, qui nous parle d’alcool, ce soir là, qui ne parle que de ça, s’émerveille, se contente de ce que les êtres humains savourent l’alcool, comme lui, et veut pour une dernière fois montrer son verre transparent mais est pris de court par le pied malheureux d’un enfant qui renverse le tout sur le sol dur et gris du parvis de l’hôtel de ville, tandis que le vieux singe, marmonne que ce n’est pas si grave mais a du mal à se convaincre lui-même et nous jette des regards navrés et finit par dire, alors que nous le saluons et sommes maintenant debout avec les mains qui frottent nos pantalons pour enlever une poussière qui n’existe pas, que son nom c’est Jack.
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02.08.2009
Reine
C’était vachement facile de faire tout ce truc là, j’me souviens bien l’avoir déjà fait, même. Je ferais pas le malin en disant que j’suis le meilleur dans mon genre mais quand même. Les autres qui disaient qu’ça me ferait peur et tout ce qu’on raconte. Mais c’est des conneries. Je n’sais pas très bien m’exprimer, j’dis pas, mais si on me demande, je me lèverai pour répondre et je dirai qu’ça m’a bien plu. Bien sûr, tout ça c’est pas évident. Je suis nouveau dans le métier, j’ai les mains qui font n’importe quoi, je peux pas tenir mon regard comme je voudrais mais ça me plaît. Depuis le temps que j’fous rien, chez moi avec la télé qui braille et puis les mômes qui bougent de moins en moins avachis avec leur mère et tout le berzingue. J’ai l’impression que c’est comme ces téléfilms qu’on voit, où y’a rien de bien joli et propret dans la vie de ceux qu’on a pris pour héros. Quelle belle saloperie que cette vie. Mais depuis ce matin, je suis assez content. Je m’suis levé vache de tôt, quelque chose comme cinq heures, histoire de prendre un temps fou à me préparer, j’ai lustré mes pompes, j’ai bien replié mes bras de chemises et puis mes jambes de pantalon, bon c’était pas du velours, tout de même, je me suis coiffé avec soin, j’ai pris exemple sur ce que je connais, heureusement que ma femme dormait, je me suis bien lavé les mains et puis j’ai arraché la crotte que j’avais dans l’œil. Si on m’avait dit que je ferais ça un jour. C’est comme qui dirait agent secret, tu te prépares comme il faut, comme un acteur et puis t’y vas. Faut voir comme c’est payé. Je me suis mis sur mes jambes et dans la glace j’avais l’air fin, j’me trouvais beau comme un camion. À l’école, ils m’ont viré avant le lycée, tu parles, j’m’en suis mordu les doigts. Tout le monde se moquait, y’avait de quoi, vu comment je me castagnais avec les cons dans ce bahut, et puis les meufs qui se moquaient de moi ; paraîtrait qu’j’avais un accent chti, ou j’sais pas quoi. Et aujourd’hui, regarde-moi ça de quoi j’ai l’air avec ma dégaine d’agent secret. Je vais me faire payer à jouer un rôle, comme ces acteurs qui dansent dans les magazines avec des poupées… Oh faut bien dire que ma poupée à moi, j’la trouve plus aussi jolie qu’à l’époque où elle était dans les magazines. Mais attention, j’me console dans le boulot ! Faut voir qui je suis, qui je suis obligé de mater tout le temps que je peux : c’est pas un modèle des années 70, c’est une gamine de 20 ans avec des nichons gros comme des pastèques en livraison et puis ses yeux qu’elle a, mon vieux ! Je donnerais pas cher de ma peau si c’était possible de faire ce qu’on veut avec qui on veut, si y’avait pas tous ces flics, mon vieux, ma salope, j’aurais déjà attrapé c’te gamine pour discuter avec elle dans un coin. J’te l’aurais traitée avec respect, c’est sûr, tiens, comme une reine. Je suis sorti en silence de chez moi, il devait pas être sept heures, j’avais vachement le temps. J’ai marché peinard, dès que je me retournais dans la rue sur une meuf, elle détournait les yeux en souriant, si c’est pas un signe. J’ai pas sorti le grand costume, pourtant, je m’suis contenu, comme qui dirait. Le gars, y’a d’ça quatre ou cinq jours, il a passé deux heures à bien me regarder avec son air de pas y toucher. Et pourtant, voilà qu’il me dit de suivre cette nana, de bien la suivre, de ne pas la quitter des yeux, de bien peser sur sa petite personne avec mon regard insistant, avec mes « yeux penauds », qu’il a dit. « Et pourquoi ça ? » que j’ai demandé, non mais faut pas me demander quelque chose et se dire que ça y est c’est arrivé, j’suis pas un fou non plus. Il me répond pas, quand je demande, le gars il me répond pas. Bon, après il me sort une liasse de billets que j’en avais jamais vu une pareille. Là, j’me suis rangé à son bon sens, j’ai pas moufté plus que ça et j’ai posé mes doigts sur le papier froid des billets. Alors, à l’arrêt, je monte dans l’autobus et je suis derrière elle et je la quitte pas des yeux, comme j’ai dit. Dans c’te bus, y’avait pas tellement de monde.
J’me suis dit que le vieux, pas loin, qui avait perdu son âme dans le décolleté de la petite, il allait se décrocher la mâchoire à force de lorgner en essayant de respirer avec sa bouche ouverte pleine de dents en collection, pleine de bave et de langue, tout ça prêt à jaillir. Putain de pervers, j’te dis pas. À c’t’âge là, j’espère que j’s’rai mort dans mon trou, putain.
J’me suis dit que l’autre fils de chien avec son espèce de jouet qui balance de la musique comme si c’était la foire, l’autre fils de chien, là, posé sans rien dire, tandis qu’son jouet nous casse les oreilles qu’on se croirait en boîte avec les copains, à 8h15 mon gars, l’autre fils de chien, là, j’lui attraperais bien le cou et j’pincerais avec mes doigts comme pour faire une pince et accrocher ses artères pour les lui faire bouffer de l’intérieur ; alors qu’à côté t’as la niaiseuse qui ronchonne sans un bruit, même pas capable de se lever et d’ouvrir la gueule, une vraie petite couillonne que j’suis la fille de monsieur le préfet et qu’j’suis une petite salope qui sucera des queues comme ma mère, et que j’suis serrée dans mon cul comme si j’arrivais plus à chier, que j’en ai la merde qui me ressort par la bouche ; lis bien tes feuilles, ma salope, que d’toutes façon tu t’torcherais avec que ce serait pareil.
J’me suis dit qu’la vieille en face de ma gamine, là, celle que j’mate, eh ben cette vieille, on pourrait dire que c’est ma mère, avec son pauvre visage fatigué des années et de tout ce qu’elle a fait dans sa longue vie interminable, que personne voudrait la vivre cette vie et qu’elle le sait, et qu’elle se demande pourquoi c’est elle qui l’a vécu.
J’me suis dit que le nain qui trimbale sa misère comme une mauvaise tortue, assis sur sa carapace, son cartable plus gros qu’un cheval mort, le énième enfant qui va dans l’énième école que je déteste parce que l’école, elle me déteste aussi, bah ce gamin, j’me suis dit qu’il allait pas supporter le prochain arrêt et j’me suis marré en moi-même, sans le montrer parce que c’est arrivé pour de vrai, il a basculé comme une quille.
J’me suis dit que j’irais bien fourrager quelque chose comme le petit cul de cette femme qui resserre la ceinture d’un de ses gosses avant de sortir avec du bus, parce que j’ai toujours eu un faible pour ces pondeuses avec leurs hanches trop larges et leur cuisses bringuebalantes sous leurs maillots une pièce à la piscine.
J’me suis dit que j’aurais bien étranglé c’te satané mendiant qui se s’rait assis à même le sol s’il l’avait pu, qui m’aurait pissé sur les chausses sans problème, tellement qu’il était sale et qu’son visage était noir et que son odeur était celle de tous les alcools bon marché mélangés, j’l’aurais bien poussé dès qu’la porte se s’rait ouverte et tous les visages qui se seraient tournés vers moi m’auraient fait un sacré clin d’œil complice, pour me remercier de les avoir débarrassé de l’odeur et de la vue de c’te bête là.
J’me suis dit que j’étais pas loin de ressembler à l’autre qu’avait malgré tout pas l’air tranquille, dans son costume smart, avec sa peau blanche et luisante et son col de chemise qui tarderait pas à se couvrir d’une tâche de transpiration qui boufferait tout le tissu en trois fois, que du jaune apparaîtrait et qu’il devrait la jeter enfin le jour où il aurait plus les flubes, espèce de petite tapette mollassonne.
Elle est descendue du bus, l’autre gamine, que j’me dis d’attendre le prochain arrêt pour pas qu’y ait de soupçons. N’empêche, je garde les yeux sur elle, de l’autre côté de la vitre et tandis que le bus s’éloigne. Et jamais elle se tourne et me regarde. Mais j’sais bien qu’elle l'a senti, c’est comme de baiser, ça se sent forcément quand je regarde quelqu’un. Après, j’sais pas comment la retrouver mieux qu’ça. Elle bosse dans un supermarché, j’m’y rends. J’pense à ma femme, j’pique un paquet de gâteaux pour moi et les petits et puis je fais mine d’acheter des bonbecs. Le téléphone a sonné et c’était le gars qui m’avait demandé de faire mon cirque. Il me demande c’que j’fous, j’lui dis et après il me dit qu’ça ira pour aujourd’hui. « Et là ? » qu’il reprend. J’lui dis, « j’achète des gâteaux, quoi ». Il m’dit qu’ça ira pour aujourd’hui. J’dis « bien » et j’vais à la caisse sans faire gaffe. C’est celle de la gamine, qu’est là, toute chamboulée avec son matériel, sa caisse qu’elle regarde bien et ses yeux qui foutent le camp dans les coins, sans savoir vraiment où ils vont, comme si elle était pas réveillée. J’me redresse, avec ma dégaine la plus léchée et puis j’dis : « Bonjour Mademoiselle », très accrocheur, histoire de lui en mettre plein la vue. Et là, elle écarquille ses mirettes et prend un air surpris, genre « tu m’as bien regardée ? ». Alors j’mets mes bonbecs sur le tapis, j’baisse ma tête comme un con navré, l’air de rien.
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01.08.2009
Les premières vieilles dégueulasses
Faut envisager d’avoir connu un mec qu’avait les dents en râteau sur ses lèvres, comme un mauvais tableau bien mal peint, bien mal composé, les yeux derrière la tête et que ce gars là, on l’appelait un vieux dégueulasse. Qui n’en a pas connu un ? C’est ces gars farcis de phéromone, périmés, tendancieux et qui sentent le mauvais sexe, un peu baveux et d’un âge trop avancé pour que ce soit de la maladie. C’est une possibilité infime que quelqu’un n’ait pas croisé le chemin d’un de ces personnages haut en couleurs avec ses airs tordus et ses vilaines mains tremblantes qui veulent se fourrer partout. Faut envisager d’en avoir connu un. Ne fût-ce qu’un lointain souvenir, faut faire cet effort. Et curieusement, il faut le faire parce qu’on va pas en parler du tout. Mais plutôt de leurs pendants féminin, une belle escroquerie là encore, parce qu’on croirait pas que ça existe mais telle est bien la vérité : il y a des vieilles dégueulasses. En v’la une petite.
Après être sorti de la caisse en m’étirant les arpions et les mains engourdies de tous ces kilomètres que je viens de m’enfourner, je me dirige avec prestance vers la mairie, ce bâtiment qui a plus de chance de décoller pour Mars que d’être un jour reconnu comme patrimoine de notre saloperie de pays. Je fais les efforts qu’il faut et je me hisse au niveau d’un de ces guichets qu’on ma promis de fréquenter beaucoup, depuis que j’ai dis que j’allais à la fac, un de ces guichets avec des lettres en gras qui désigne le nom de la ville et des magazines éparpillés comme s’ils étaient différents alors que ce sont tous les mêmes. Il y a quelqu’un avant moi, une espèce de bonne femme avec ses cheveux en forme de tulipe jaune brillante et ses lèvres pincées qu’ont envie de gueuler mais elle se retient face à l’autre bonne femme de l’accueil qui lui dit que « c’est pas possible ». Bref, c’est très contrariant, même si je ne connais pas le reste de l’histoire, « c’est pas possible ». Pour une fois dans toute notre existence, je pense qu’on est prêt à payer beaucoup pour que cette bouche pincée se délie et crie une bonne fois pour toutes ces choses qui nous pèsent. Mais tout le corps qui l’accompagne fait le choix de rebrousser les talons, comme dans un truc de théâtre où les acteurs miment les gestes en forçant le trait pour que ce soit encore plus compris par le public. Je suis le public avec la greluche de l’accueil. Je m’avance jusqu’à elle et sans même que j’aie pu ouvrir la bouche, elle déblatère sur le fait que sa journée a été dure. J’écoute. « Pour un 5 août, faut pas exagérer, ils se croient tout permis mais bon… je suis là, moi, je suis là de 9h à 18h et j’ai beaucoup de travail… alors s'ils s’imaginent que j’ai rien d’autre à faire que de me croiser les doigts… c’est pas parce qu’il y a pas grand monde, j’ai d’autres choses à faire et quand… c’est pas possible, c’est pas possible… Oui, monsieur, c’est pour quoi ? ». J’enchaîne sans lui laisser le temps de faire les réponses, j’ai rendez-vous je sais qui je veux voir, je donne mon nom et appelez-moi la secrétaire, j’ai peu de temps devant moi… elle écarquille un œil – ce qui me fait penser que soit elle est sacrément balèze, soit elle est sacrément mal barrée parce qu’elle ne contrôle que la moitié de son visage – et puis elle ouvre les lèvres pour sourire, écarte les parties charnues et formule un « tout de suite » remarquablement sensuel pour une personne de son âge. Alors voilà, j’y arrive : elle décroche son téléphone et murmure deux ou trois mots puis le repose en me susurrant que je n’ai pas à m’inquiéter, que tout va aller très vite, que je n’ai qu’à rester là… ou là. Qu’est-ce que c’est que cette tête qu’elle me fait ? Et cette façon d’être doucereuse et cette façon de faire aller un doigt négligé dans ses cheveux, qui – mais qu’est-ce que c’est que ces façons ? – volettent avec grâce autour d’elle et auréolent sa petite personne d’un nuage de reflets d’or ? Elle tend l’index comme s’il en allait de nos existences communes, la tension à son comble et ses narines fumantes prêtes à exploser : « vous avez un siège juste ici… ». Je le prends et me concentre sur un de ces magazines éparpillés, là… je la guette habilement et je me rends compte qu’elle téléphone. Je laisse mes petites affaires sur mon siège et vais faire semblant d’observer les présentoirs garnis exactement des mêmes magazines (je n’y échapperai pas à ce magazine) que je me décide alors finalement à ouvrir tout en gardant un œil sur l’autre qui s’est collée le combiné à la tempe. Et elle murmure des trucs que je n’entends pas, et elle a l’air vachement contente, vachement satisfaite, vachement excitée. Cette femme est moyenne, d’une cinquantaine d’années et ses yeux sont marrons. Elle n’est pas épaisse, plutôt le genre mature maigre avec la peau en bandoulière, style ça pendouille et ses mains sont couvertes de ces fameuses tâches de vieillesse qui ressemblent à celles de rousseur. Elle est habillée avec un ensemble terne et pas très moderne, ni neuf ; à son cou, toute l’argenterie de la cuisine, à ces poignets, celle des placards du salon et enfin les collerettes de chandeliers dans ses oreilles et les dorures des bougies en agréments sur ses lunettes. Il manque la guirlande de Noël. Ses seins sont incalculables à travers le tissu qui couvre son torse : sont-ils trop minces pour qu’on les aperçoive, trop détendus et tombant pour être vus étant donné la hauteur du comptoir, trop imaginaires puisque c’est peut-être un homme ou bien trop mêlés les uns dans les autres pour former quelque chose de régulier et linéaire ? Je me rapproche en espérant pouvoir entendre ce qu’elle marmonne au téléphone, maintenant qu’elle est presque de dos par rapport à moi. « Oui, tu t’en doutes… non il est là, mais ça fait un courant d’air… c’est sûr, après cette journée… ». Elle fait volte sans face et sans prendre garde se retrouve presque nez à nez avec moi. Elle raccroche brusquement et se met à me causer naturellement : « Ce matin, un homme m’appelle avec une voix… vous auriez vu ça… faut être costaud, moi je vous le dis, d’habitude je prends le service du samedi matin mais là… il me demande, le type, enfin le bonhomme, il me demande : « dites donc, ce matin, on m’a pas vidé ma poubelle jaune, il faut faire quelque chose, on m’a pas vidé ma poubelle jaune »… il devait être drôlement embêté, vous pensez, s’il avait mis ses trucs, ses bouteilles ou ses peaux de bananes, je sais pas moi… donc il me dit : « on m’a pas enlevé ma poubelle jaune », mais mauvais avec ça, il dit à un moment : « oui, euh, c’est dégueulasse, euh, c’est dégueulasse, ma poubelle jaune, tout ça ! ». Alors moi déjà, j’lui dis qu’il a pas à me parler comme ça, déjà. Parce qu’il faut pas me parler comme ça… ». Et moi dans mon for intérieur, je répète que je la trouve à la fois très typique et en même temps désobligeante, parce que dès que j’essaie d’en placer une, comme « bah oui, tiens. Mais en même temps… » elle reprend avec une pointe aiguë dans la voix et le sourcil qui fait un bond. Et puis elle me lance des espèces de moues, mi-sexuelles mi-non-contrôlées et je finis par ne plus du tout me sentir à la hauteur. Pourquoi ces confidences en parallèle de ce numéro troublant ? Je n’ai pas le temps de proposer une réponse à ça qu’une copine à elle débarque et prend le relais. L’autre ne s’arrête pas de baver, peut-être durant cinq minutes chrono et sa copine qui hoche, tout en tournant régulièrement la tête vers moi, en souriant en coin. Plus léchée, c’est le modèle au-dessus : même âge mais physique plus généreux, poitrine en déballage salé sur les frontières du soutien-gorge, peau bronzée couleur poulet rôti, ensemble vestimentaire type « Marie-Chantal à l’Île de Ré », mocassins assortis et bijoux éclatants style Barbès-Saint-Ouen. Elle vient des bureaux du rez-de-chaussée, peut-être même qu’elle a son propre bureau. Elle lève une jambe – juste le mollet et elle le fait presque taper sur sa cuisse comme pour exprimer une joie ou un ennui juvénile tout à fait hors de propos – et comme sa collègue évite de respirer trop souvent, enchaîne les mots avec une rapidité et une fluidité déconcertante. Je me recule, tandis que celle de l’accueil fait briller son œil et coupe son amie, sans prendre la peine de prévenir : « ça va aller monsieur ? Vous voulez un verre d’eau ? ». Je me tâte, réfléchis mais avant que j’aie répondu, l’autre est partie à ce qu’ils appellent une fontaine – l’espèce de testicule géant en plastique transparent qui fait limite des bruits de pet quand on se sert en appuyant sur la goupille. Elle vient près de moi, me dépose le gobelet entre les mains et reste longtemps à me fixer avec des yeux de pute. Celle de l’accueil lui lance qu’elle n’a pas fini son histoire mais ça ne la décourage pas et elle me demande : « Autre chose ? » avec la voix de ces actrices pornos des années 70. Heureusement, à cet instant, une troisième personne fait son entrée dans notre cercle : même âge, plus grande que les deux précédentes, à peu près 1 mètre 75, fine et élancée, les seins bien accrochés comme des poires en rappel, les bras nus sous un haut très tendance, rose pâle et violet, en lin, une jupe fine, légère et pleine de mouvement, le visage conservé au formol et les lèvres à peine maquillées, la peau colorée mais encore douce et les cheveux soyeux, les dents en parfait état, les papiers en règle et surtout une voix capable de guider Thésée dans le labyrinthe du Minotaure. Je l’entends quand elle me dit, en souriant de cette manière si curieuse, vous savez, comme si elle voulait pouffer mais se retient, parce qu’elle veut que vous soyez intimes et que vous lui disiez de se laisser aller, « tout ira très bien, allonge-toi là… ». Elle prononce très justement mon blaze, ce qui n’est pas une mince affaire, même pour un quinqua et rajoute – ce qui nous amène à la fin du texte – « on vous attend là-haut » en désignant, d’un doigt svelte et remarquablement sculpté sur une main dessinée à la perfection, le premier étage où se trouve la direction.
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22.07.2009
A un ami
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Je repense à toutes nos années, tout ce qui s'est passé, tout ce qu'on a raté, qu'on a réussi, ensemble et séparément.
On s'est beaucoup aidé, pas toujours bien d'ailleurs, mais on s'en fout.
Aujourd'hui je suis pleine de tout ça et heureuse de ce qu'on a eu.
On en a bavé parfois, ensemble et séparément, on en a même carrément chié, mais je suis contente de tout ça.
Si maintenant je suis seule, loin, bien ou triste, c'est un peu de toi aussi.
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05.05.2009
Grande Bringue
Je me rappelle un truc, un jour, à un moment. Y’avait cette grande bringue, posée là sur le canapé, je venais d’arriver et je savais pas me tourner vers les gens, je sortais mes cigarettes, j’en prenais quelques-unes que je fumais, je buvais les verres entamés, les gens autour faisaient une sacré fête, en dansant, en parlant ; je me souviens de deux garçons enfermés dans une cabine que j’ai ouverte par erreur, découvert leur truc. Que des trucs, décidément. Donc la grande bringue, elle était là avec ses grands jambes et son visage banal, mais j’aime bien ça, en fait surtout elle avait l’air aussi paumée que moi. Je me suis sorti une nouvelle clope, j’ai tiré une chopine sur une table et je me suis assis sur le bras du canapé à côté d’elle.
Elle avait vraiment pas l’air de se marrer, j’ai fais du bruit en me rinçant la gorge, elle a soulevé sa tête vers moi et a tenu à pas trop me regarder quand même. Je lui ai fais un sourire n’importe comment. Derrière moi, j’ai entendu un truc genre « ouais, c’est comme ça qu’on fait ! », je me suis dit que c’était pour moi. J’ai haussé un sourcil, genre truc fin, très fin.
- Une gorgée de cet excellent vin, madame ?
Elle a pris la bouteille sans sourire.
Je la revois. Elle s’enfourne le truc dans les dents et laisse aller la vinasse, bon vent. Je respire bien d’un coup, je reluque et je viens de comprendre qu’elle est quand même assez bonne, je me vois en train de faire des choses. A défaut de faire vraiment tout ça, je me contente d’une bonne gaule carrée dans un jean moulant, quasi torture, la queue dans un compresseur.
- Merci.
Elle me rend la bouteille négligemment.
- C’est quoi ça ? je désigne un tatouage dont la forme m’est inconnue.
- Un tatouage, non ?
Je décharge ma cendre sur le daim froissé du canapé, j’ai la main qui se balade.
- Voila, je souris forcé. Mais c’est quoi le dessin ?
- Un mystère, mec.
- On n’a pas idée de se faire tatouer un mystère, meuf.
Je me vautre à côté d’elle.
- Mal au cul, peut-être ? lance-t-elle sans faire plus attention.
- Je devrais ? J’ai surtout trouvé un endroit pour dormir, dont je risque pas de tomber.
- Tu vas dormir ici ? elle a l’air choquée.
- Après avoir vomi ici, fumé ici, bu ici, mangé mal ici, je peux peut-être dormir un peu ici.
- Pourquoi tu ferais ça ? Tu n’as pas de maison ?
J’écrase le mégot contre la bouteille, noircis l’étiquette.
- Je connais personne, je ne sais même pas ce que je fais ici. A part le fait que les autres parlent une langue qui ne m’est pas étrangère, je reste isolé et différent, seul.
- Tu es venu avec qui ?
- Seul, on m’a dit qu’il y avait la fête ici, on m’a filé rencard, je sais pas qui je dois chercher.
- Tu déconnes ?
- Oui, en fait, je suis venu avec le garçon qui se dandine mollement derrière la baie vitrée de la cuisine.
- Vous êtes ensemble ?
- On s’efforce d’être câlins, j’avoue, mais j’ai encore des réticences pour tout ce qui touche au…
- Il doit te trouver drôle, lui.
- On a chacun nos compétences, je dirais.
- Et malgré cela tu t’ennuies, alors tu viens voir celle qui est assise sur le canapé.
- Je ne suis plus habitué à faire ce genre de soirée. Tu sais je suis celui qui cherche un endroit à part pour pouvoir réfléchir à ce qu’il va dire quand il reviendra à table.
- Oulah … Heureusement que y a pas eu de repas…
- A table ou ailleurs. Sur le canapé par exemple.
- Alors c’est ce que tu t’es dis que tu allais me dire ?
- Dès que j’ai vu la bouteille, je me suis dis : y’a un truc à exploiter.
- Tu trouves ça triste, cette soirée ?
Je me tourne vers elle, je ne comprends pas ce qu’elle essaie de dire.
- Comment ça ?
- Bah, je sais pas, c’est ennuyeux pour toi ?
- Ennuyeux peut-être mais triste… tu trouves ça triste ?
- Oui. Je trouve les gens cons.
- Ah bah voila, quelle originalité, je suis tombé sur celle qu’on a invité par erreur.
- C’est pire que ça. C’est chez moi ici.
- Ah… ça complique tout, va falloir virer les autres à la place.
- Il suffirait de partir.
- Ensemble ? Et tu…
Un dadet sans profondeur se trémousse brusquement devant nous. « Alors Van regarde-moi ça… c’est un truc de ouf, putain, c’est un truc de ouf… t’as vu ce mouvement ». Il repart.
- Tu le connais, donc ?
- Oui, c’est un ami de mon frère. Ou le frère d’un ami, je sais plus.
- Ça se passe souvent comme ça, ici ?
- Parfois, ils s’habillent moins, ou encore ils peuvent se déguiser.
- Tous ?
- Ça dépend si on s’est mis d’accord avant.
- Perso, je serais venu déguisé, j’aime ça.
- Donc on s’en va tous les deux ?
- C’est le truc où il faut dire oui, après tu m’emmènes dans le jardin, je regarde le ciel pendant que tu… après on va se balader, c’est une super nuit et après on…
- Non, juste on se barre ?
- Je préférerais cette histoire de jardin et de fellation, ou autre.
Elle marque un temps d’arrêt, se racle la gorge. Je crois qu’elle a rougi.
- Je ne te sucerai pas, sans ami, je suis goudou.
- Je ne recule devant rien, même pas devant ça.
- Tu as quelque chose de doux, profond, soyeux à offrir ?
- On t’a déjà parlé d’un garçon ? De comment c’est fait ?
- Le truc avec des boules, là ?
- Tu n’es pas une goudou, espèce de connasse.
Elle rit.
- Je suis pas intéressée par toi, pourtant.
- Tu crois que je suis venu te parler parce que… ah mon dieu, tu as vraiment l’esprit mal tourné, tu devrais sortir plus souvent. Moi aussi, d’ailleurs, je ne suis plus habitué à ce genre de soirée, on pourrait sortir ensemble ?
- J’ai mon ami là-bas. Mon copain, le blond, genre breton qui danse.
- Désolé, je le vois effectivement. Le déguisement est vraiment pur style, je veux dire, il fait pas les choses à moitié. Je comprends mieux cette histoire de soirée triste.
- Non, mais tu compatis, c’est cool.
- Voilà je suis cool. Il sort toujours comme ça, pour les habits ?
- Tu aimes te moquer, hein ?
On ne dit plus rien, puis je murmure « connasse » et elle se met à pouffer.
- Tu m’as fait rire avec ton plan jardin pipe.
- Avec le temps, peut-être même que ça t’aurait vraiment plu.
- J’aime trop ce jardin, c’est personnel, plein de souvenirs.
- Raison de plus, c’est très sain comme endroit. Moi aussi j’ai des souvenirs, tu sais.
- Qu’est-ce que tu fais ici ?
- Je viens de prendre ma dernière dose de rouge avant de dire au revoir. Entre parenthèse, j’ai remarqué que quand je parle à quelqu’un qui m’écoute, les effets que je veux créer prennent, le concept est réussi. Merci Van.
C’était une fille d'un mètre quatre vingt avec des pivots de cage de football, des seins en poire et une belle figure. C’était une bonasse. Dont j’aurais pu tomber amoureux. Je ne me souviens pas d’avoir été aussi vulgaire avec quelqu’un d’autre.
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04.05.2009
Jambes de pute
Je pensais méchamment, ça donnait à peu près quelque chose comme ça.
Ce qu’il nous faudrait, c’est une bonne manière de danser, quelque chose qui rende joli, qui embellisse parce que le rendu est un peu dégueulasse. Voila ce que j’avais en tête en regardant les gens qui s’agitaient en ne faisant rien, se regardaient, tournaient sur eux-mêmes et les mains chargées de verres d’alcools en plastique. C’était dans un grand hall lumineux orangé et l’air semblait chargé des volutes de plusieurs magnifiques joints dont les mégots s’entassaient dans de petits cendriers improvisés.
Je m’approche de Matthieu, sans faire mine de m’intéresser à ce curieux mouvement qu’il donne à son corps en disant « ouais, ouais ». Il est de la même taille que moi, habillé en gentil garçon avec de grands vêtements et une barbe de quelques jours, de la joue droite à la gauche, des formes allongées mais des bourrelets sous les plis et un ventre épais. Mon dieu, hallucinations… est-ce qu’il est noir ?
- Tu as l’air d’un négro, Bernard…
Il fait rouler sa main en l’air :
- Yeah, yeah, un putain de négro… ouais.
Ça me plaît quand les amis jouent au putain de négro, j’ai aucun ami noir, aucune putain de piste pour me dégoter un mec qui a de la couleur dans ses gènes, la putain d’odeur de ces cheveux crépus qui vous rappellent la recréation ou la cantine des écoles élémentaires. Je m’aperçois que ce Matthieu a tout d’un noir déguisé, c’est certain.
- Tu as une tête de nègre, sérieux, Bernard…
Il danse comme un singe et se serre contre une fille qui lui ressemble dans le trip performance artistique du personnage le plus vulgaire du siècle.
- Alors tu viens pas danser ? demande-t-il.
- J’aime pas les trips de sauvages, vieux. Je suis fatigué.
- Oh la, tu vas me faire le coup du « je m’en vais-je suis fatigué-laissez moi partir ».
- Tu as de la chance que Tim soit pas là, il serait déjà en train de me soûler avec ses bonnes raisons de ne pas rentrer chez soi… on serait en train de se battre, il me forcerait à dire que c’est vraiment génial d’être ici avec vous…
Il s’arrête doucement de danser et je l’entraîne un peu à l’écart.
- Ouais, continue-t-il, ça va, tu t’emmerdes ?
- Je suis fatigué, quoi.
- Tu as vu un peu l’endroit, et puis les gens sont sympas, ils sont comme toi mon chéri…
Sa main dans ma raie, mes dents acérées.
- C’est sûr, je réponds, ils sont comme moi, vrai… on est tous pareils. Pourquoi on irait pas tous se coucher alors ?
- Ensemble ?
- C’est à envisager…
- Fais pas chier, je suis à pied, moi….
- Je te laisse la voiture, looser.
- Oh… tu veux vraiment te barrer ? Parce que j’aurais bien aimé que tu restes…
Je me passe la main sur le visage. Ma tête est enflée comme un genou qui se serait pris un mauvais coup, un satané coin de porte, une partie du corps meurtrie. Je me remémore des soirées précédentes, des moments où je me suis retrouvé à avoir cette même conversation avec Matthieu. Je suis resté, parfois. J’ai attendu ou bien j’ai dormi.
- La dernière fois, lui dis-je, j’ai attendu et je me suis fais chier comme un rat mort.
- Regarde, c’est un endroit sympa, on est vendredi, qu’est-ce que tu peux avoir de mieux à faire, sérieux ?
Je crois que c’est une question à laquelle je déteste foncièrement répondre. Je soupire comme un veau.
- Et toi, je lui demande, tu te mets à la danse ? Tu fais du break ?
- En fait, je me suis levé et je me suis mis à danser pour m’approcher de la fille avec qui j’ai parlé pendant plus d’une demi-heure …
- Record battu !
- T’aimes pas ma façon de bouger ?
- J’ai rien contre.
- On se marre, quoi…
- Toi tu as des potes qui sont là, moi j’ai personne, je discute avec des… avec … bref, je m’emmerde.
- Bon, bah casse-toi alors… lâcheur…
- Ok, Mouss Diouf, à plus tard.
Je mets les clés de voiture dans sa main et je me tourne pour partir, accompagné d’une transe musicale à déchirer les tympans. Il est au milieu d’une masse humaine de sexes mélangés, de gestes contrôlés et bouffées de chaleur bienvenues. Il me lance un « adieu » et je souris parce que le son de sa voix est amusant.
La maison est grande comme un château avec des décorations de Noël gardées pour l’occasion, des guirlandes bien grasses de couleurs qui s’étalent sur tout ce qu’elles recouvrent. Une boule lumineuse me rappelle cette boum de classe de neige où la gastro avait eu raison de nos pulsions de pré-pubères incontrôlées Je remarque un paquet de Gauloises blondes sur une table, je furète à l’intérieur, j’en aperçois une, je la tire du lot et je me la glisse entre les lèvres. Je me rends compte que je vais devoir rentrer à pied.
Sur le côté, un groupe de niais tient une conférence sur un sujet qui, encore inconnu me semble déjà détestable. Je reconnais Samuel, un pote de Matthieu, je m’incruste :
- Yo, Sam, je pars…
Les visages réagissent à peine à l’incursion, une jeune fille épaisse et gestuelle continue son monologue comme si je n’avais rien dit :
- Franchement, je trouve que les gens ont besoin de dire ce qu’ils pensent, après ils sont pas obligés d’être réfractaires à tout ce qu’on leur propose… tu vois en Angleterre, les choses sont plus faciles… c’est clair que les gens vont pas aller enfermer le patron parce qu’il peut pas garder un employé qui fout rien, ils sont pas en train de brûler une voiture ou de te menacer… je sais pas.
Un autre, fin et distingué avec les jambes croisées en pute :
- Mais bien sûr… on est dans un pays de fachos qui se disent qu’ils vont changer le monde alors qu’ils sont bien installés dans leurs privilèges…mais les privilèges peuvent pas continuer d’exister… les choses sont pas normales, on peut pas accepter de paralyser les gens dès qu’on a un problème personnel. Tu te vois en train de séquestrer un ami qui t’a contrarié ? C’est quoi ce monde…
Je m’approche de Samuel, je lui glisse à l’oreille : « Ecoute, je reste pas, c’est dommage, hein, à plus tard, vieux ».
Il me parle doucement, pose sa main sur mon poignet : « non attends, c’est intéressant… ».
- Non écoute, j’y vais là…
Une petite à la peau caramel intervient :
- Faut bien que les gens aient leur mots à dire, aussi… les choses doivent se faire avec l’accord de l’ensemble de la population, je pense que c’est pas trop le cas à l’heure actuelle…
Les jambes de pute la coupe :
- Attends, tu veux qu’on demande son avis à chaque mec de ce pays, de cette planète ce qu’il pense de tout ça ? Ce qu’il souhaite ou s’il est d’accord ? Non mais c’est pas possible… Les gens sont trop nombreux…
Des rires se font entendre dans l’assistance, je commence à trouver ça sérieusement désagréable. Je jette un coup d’œil en arrière, je ne vois plus Matthieu qui a du s’exiler dans une autre pièce. S’il me voit, il va se demander ce que je fous encore là.
- … et surtout ils savent pas ce qu’ils veulent, tu le sais bien… tu fais un sondage, tu t’aperçois que les gens attendent qu’une chose, qu’on les dirige à la baguette. Tu t’imagines qu’ils ont tous ta clairvoyance, mais en fait, ils sont tellement préoccupés par leur petite existence… tu vois… qu’ils s’en fichent de donner leur avis.
- En même temps, intervient Samuel, on a jamais essayé de leur demander leur avis. A l’heure actuelle, on subit une espèce de nain président qui transforme la vie politique en bouffonnerie et se moque de tout le monde… qui donne tout aux puissants et…
- Oh, le coupe l’autre, tu vas me faire pleurer. C’est quoi notre pays, d’après toi, c’est la démocratie, non ? Il a été élu… après, que tu n’aies pas voté pour lui, je comprends, mais de là à me dire que les gens ne sont pas derrière lui… de toutes façons, les gens voulaient juste un gars qui dirige et qui s’arrête pas, c’est ce que fait le président de la République… la France s’arrête pas à trente mille personnes qui manifestent…la France, c’est pas deux trois hippies habillés en tibétains et qui demandent l’indépendance de la Bretagne…
Beaucoup de rires, maintenant. Moi-même j’ai du mal à ne pas rire, alors je me permets de parler, pour donner le change :
- Et tu penses que la France s’arrête à quoi, alors ?
Il se tourne lentement vers moi, avec une bouche tordue, un air étrange.
- Tu veux que je te donne ma vision des choses ou un cours sur la France, en général?
J’allume ma cigarette, acquiesce mollement. Recrache la fumée.
- Tu pourrais commencer par donner des arguments valables à ton ennuyeux petit discours de fayot du diable…
Il me toise avec étonnement, jette des regards à droite à gauche comme pour trouver du renfort. Samuel sourit, me tape sur l’épaule. Je continue.
- Alors ? Tu sembles savoir qui a besoin de quoi, non ? Bon j’ai besoin de quoi, moi ? J’aurais bien besoin de dormir, par exemple. Tu le savais, hein ? Tu penses avoir besoin de quoi, toi ? Une bonne torgnole, une pine dans le derche, quoi d’autre ?
- C’est pas la peine d’être grossier, rétorque une fille derrière lui.
Je me tourne vers Samuel, je lui serre la main.
- A plus tard vieux !
Il me sourit de toutes ses dents.
- Attends, dit jambes de pute, tu vas pas partir après nous avoir si brillamment éclairés…
- Je suis désolé, mais là je m’en vais.
- Ah d’accord, tu balances des injures et puis tu t’en vas ?
- Ça fait quelques temps que je ne discute plus avec les gens comme toi… je les écoute et je m’efforce d’envisager des plans horribles pour leur tirer dessus d’une fenêtre insoupçonnée…
- C’est donc ça. Un héritier d’Action directe, perdu dans la banlieue de Versailles.
- C’est très mode… en effet.
La petite peau caramel me lance :
- C’est vrai, on est là pour discuter, si t’es pas d’accord avec ce qu’il dit, explique-toi…
- Eh bien… disons que je me méfie des gens qui t’expliquent que les hommes aiment être dirigés ou que leur avis importe peu, ou qu’ils s’en fichent de décider, donner leur avis… je sais pas… tout ça me semble un peu présomptueux. Je préfère croire le contraire. Ou même simplement dire que je n’en sais rien…
- Un idéaliste, répond l’autre. Ouais…
- En fait, dis-je pour finir, ces discussions me font carrément chier, donc je propose qu’on vote pour lui, vous savez quoi. Si ça peut me permettre de ne plus avoir à supporter la mauvaise foi et toutes ces conneries qu’il essaie de vous faire avaler ! Vive la dictature et les jambes de pute en uniforme.
Les gens se marrent, pour certains, ils doivent penser que je suis complètement fait. C’est pas totalement faux. Jambes de pute a l’air contrarié. Je jette la clope à moitié consommée sur le sol et je tape dans mes mains avant de partir sans me retourner. J’arrive à la porte d’entrée, une porte de plus de deux mètres de haut avec des motifs sculptés très surfaits. Tout est décidemment trop riche dans cette turne, je maudis la poignée faiblarde, j’ai l’impression qu’elle va me rester dans la main. C’est du Leroy Merlin épais, putain de merde.
Je longe l’allée garnie de petits arbustes et de géraniums, tous en bonne santé. La nuit est chaude, ma veste me semble épaisse, je me demande si je vais pas l’enlever pour rentrer. Je m’arrête quelques instants, les yeux vers le sol.
- Alors tu pars vraiment ? demande une voix dans l’obscurité.
Je distingue Van, dans l’herbe. Elle a dû faire le tour par dehors. Je me dis qu’il va falloir répondre et que ça devient difficile de rentrer chez soi. Rien que de sortir d’ici c’est une sacrée paire de manche.
- Bah je rentre, quoi.
- Je t’accompagne un peu… ça te dérange ?
- Non… non mais partons, d’accord…
On se retrouve dans la rue, en entendant encore le barouf derrière les murs, melting de voix, de sons et de vibrations indescriptibles. La rue est large, déserte et composée de maisons dans le même genre, peut-être un peu moins animées ce soir, cependant. Elle glisse doucement :
- C’est un quartier gentil, hein ?
- Ouais, c’est un truc de bourge classique, quoi.
Je me concentre pour pas partir en courant, éviter d’avoir à baver quelques minutes, une demi-heure avec elle, éviter de me forcer à réagir, faire preuve de pertinence, m’intéresser un tant soit peut à elle et à ce qu’elle va dire. Je suis en train de me dire que je lui ai dis le mot « pipe » et que je la connais très peu. C’est donc possible.
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03.05.2009
Irène
En arrivant ce matin à la caisse numéro 6 que son manager lui avait assignée, Irène s’aperçut qu’elle était heureuse. Pourtant, les évènements s’étaient succédés d’une façon on ne peut plus habituelle, pour un mardi matin du mois d’octobre – mois particulièrement insignifiant, puisqu’il est trop loin des vacances d’été pour qu’on y repense avec joie et trop loin de Noël pour que l’on puisse déjà s’en réjouir. Comme toujours elle s’était levée à 7h35 minutes précisément, soit dix minutes après que son radio réveil se soit enclenché, puis elle avait mis en route le café de façon automatique, café préparé soigneusement la veille, pour qu’Irène n’ait plus qu’à appuyer mollement sur le bouton. Afin de perdre le moins de temps possible, elle avait, à son habitude, pris sa douche, en attendant que le café soit prêt, et avalé la première gorgée après avoir agrafé son soutien-gorge. Une fois habillé, il lui restait normalement la moitié de son bol. Elle mangeait habituellement un symbolique petit-déjeuner qui, ce matin-là, se résumait à un yaourt Taillefine à la mangue, après quoi elle se brossait les dents, finissait son café, se maquillait, tout cela en dix minutes. L’entière opération ne durait pas très longtemps, afin qu’elle puisse attraper le bus de 8h10 en bas de chez elle. Cette fois, elle s’était assise tout devant, avait écouté Life on Mars et avait failli tomber à deux reprises, lorsque le bus avait freiné brusquement, une première fois, alors qu’elle essayait de se recoiffer en utilisant la vitre du bus comme miroir ; une deuxième fois, alors qu’elle fouillait des deux mains dans son sac à la recherche de ce fichu mouchoir. Elle était arrivé au supermarché à 8h25, après avoir observé par la vitre une petite fille se faire gronder parce qu’elle ne voulait pas mettre son serre-tête vichy bleu pour aller à l’école ; un homme allumer sa première cigarette de la journée en s’engouffrant dans le métro ; au autre qui se réveillait dans un duvet crasseux et sortait déjà sa bouteille ; une jeune femme très jolie qui semblait se tordre les chevilles en marchant vite sur le pavé ; un ado qu’elle avait surpris à se sentir les doigts avec délice ; un vieux monsieur très digne, dans le bus en face d’elle, qui lui matait les seins en douce tout en faisant une moue de dégoût en observant ses vêtements, et tout particulièrement ses chaussures. Elle pensait bien que les chaussures étaient ce qui déterminait une tenue, une personne entière même. La première chose que l’on regarde, c’est bien les chaussures, c’est le plus voyant – quand on les voit, bien entendu – c’est ce qui met la touche de bon ou mauvais goût, c’est ce qui définit un style, une époque, un mouvement, c’est très important en somme. Et elle détestait cela pour la bonne raison qu’elle ne trouvait jamais des chaussures à son goût, c’était la chose la plus difficile à trouver au monde : quelles chaussures mettre. C’est pour cette raison qu’elle ne s’embêtait plus avec tout cela : elle mettait des baskets si elle portait un pantalon, et des ballerines si elle portait une jupe. Et après avoir très mal vécu les innombrables paires de chaussures dont aucune ne la satisfaisait vraiment, elle se contentait à présent de ces deux seules paires. A 8h30 elle ouvrait sa caisse, la numéro 6. Et, la refermant après avoir installé son fond de caisse, elle s’aperçut qu’elle était heureuse. Un étrange sentiment, en vérité. Parmi cette masse confuse d’habitude, de routine, de menus incidents inutiles et insignifiant, quelque chose lui semblait réellement inhabituel, différent, une petite étincelle semblait faire rayonnait tout ça d’un éclat peu commun, un éclat qui n’avait pas lieu d’être puisqu’il n’y avait là rien de remarquable, que du médiocre. Cependant ça brillait. Et Irène comprit que c’était dans son esprit à elle, dans son œil, dans son cœur que ça brillait. Irène comprit qu’elle était heureuse. Elle tenta de comprendre la raison de cet éclat, peut-être un détail lui aurait-il échappé ? Et de se remémorer tout sa matinée.
Le radio-réveil avait chanté Under Pressure et elle l’avait fredonné tout le temps de sa douche jusqu’en arrivant au bus. La douche en question avait mis moins de temps que d’habitude à donner de l’eau de chaude, et, de fait, elle y avait passé moins de temps, à savoir environ 5 minutes. Bien qu’elle détestât le matin plus que tout autre moment de la journée, elle était très efficace lorsqu’il s’agissait de se lever et de ne pas manquer un bus pour le travail. Tous les morceaux de pains étant rassis, c’est un yaourt qu’elle a pris pour déjeuner, et parmi les fruits – pêche, ananas, mangue, passion – c’est mangue qu’elle a choisit car c’est tout simplement sa saveur préférée, ananas étant celle qu’elle aime le moins. Irène ne s’attarda pas sur le café. Mais nous en dirons simplement qu’il constituait un élément tellement omniprésent, ancré dans sa vie, comme un lit ou un ordinateur, quelque chose auquel on ne prête même plus attention. Cependant c’est bien le genre d’élément qui ne supporte pas le défaut. Il est tellement omniprésent que s’il n’est pas à la convenance de son utilisateur, celui-ci le remarquera d’autant plus. Dormir dans un mauvais lit est une véritable horreur, utiliser un ordinateur très lent est atrocement agaçant, et boire du mauvais café, lorsqu’on en boit comme de l’eau, est tout simplement intolérable. Le café était donc normal ce matin-là. Tout comme le fait de s’habiller, se maquiller, se parfumer, mettre ses baskets. En fait, tout paraissait absolument normal. Le bus était à moitié rempli, et le flux des entrées et sorties était régulier. En entrant, Irène avait remarqué une vieille dame assise près de la vitre, au milieu, un homme debout, adossé à la barre, un enfant d’une douzaine d’années, assis sur son gros cartable, qui avait basculé lorsque le bus s’était arrêté à l’arrêt où elle montait. Un homme assis tout au fond, écoutant de la musique sortant de son portable, pour que tout le monde puisse en profiter. Ce qui ne semblait pas au goût d’une jeune lycéenne, tirée à quatre épingles et un peu pincée, qui semblait réviser un cours, assise juste derrière l’homme au portable. Ce coup d’œil avait pris cinq secondes à Irène avant qu’elle ne s’assied tout devant, ne voyant plus aucuns de ces individus, les yeux rivés au dehors. Le spectacle de la vie quotidienne avait était assez morne, elle ne pensait à rien de précis tout en observant les détails domestiques d’une mère emmenant sa fille à l’école, ou d’un clochard qui émergeait de son alcool, ou d’une jeune cadre dynamique, mal à l’aise encore sur ses talons tout frais. Elle sentait confusément les personnes derrière elle s’agiter, aller et venir, descendre, monter, mais n’y prêtait pas une grande attention. Seulement une sensation de vie derrière elle, et de l’autre côté de la vitre du bus. Mais elle était entourée de cette bulle de protection, qui l’empêchait, le matin, de jurer contre les conducteurs trop brusques, contre les gens qui sentaient mauvais si tôt, les enfants qui parlaient trop fort, et les hommes qui la regardaient de trop près. Cela passait pour de la civilité ou de la politesse, mais c’était surtout une immense paresse, qui la submergeait dès qu’elle ouvrait les yeux, pour s’évaporer jusqu’à ce que son premier client mette ses produits sur le tapis roulant de sa caisse.
Elle avait beau chercher, elle ne voyait pas du tout d’où lui venait cette vague de bien-être. Rangeant les billets et refermant la caisse, Irène pensait à présent à la journée qui s’annonçait, guère différente de celle d’hier et de celle de demain, remplie de surgelés et de sardines en conserves, de Kinder Choco et d’Ajax, de dentifrices et d’aubergines, de gants en caoutchoucs et de saumon de Norvège, il fallait d’ailleurs qu’elle essaye le shampoing l’Oréal rose, qui est super bien, paraît-il, selon qui déjà ? Ah oui ça doit être elle qui m’a dit ça, toute manière avec des cheveux pareils, qu’est-ce que tu veux faire, franchement, aucun shampoing n’est assez…
- Bonjour mademoiselle.
Elle sursauta. Son premier client. Automatiquement un sourire lui barra le visage et son éternelle phrase lui vint à la bouche : Bonjour Monsieur, bonne journée, au revoir, merci, pas de quoi, et voici la monnaie, oui il fait beau aujourd’hui, un peu de vent.
S’arrêtant au premier mot, elle leva la tête, et au moment du « Monsieur », elle se remémora le visage qui lui souriait, avec une lueur de connivence dans ses yeux gris, comme pour lui rappeler quelque chose qu’elle avait oublié depuis bien longtemps mais qui n’était jamais vraiment parti. Elle reconnut alors l’homme qui était accoudé dans le bus, derrière elle, et se souvint de cette sensation qu’elle avait eu, sûre à présent qu’il l’avait observé pendant tout le trajet, qu’il était montée au même arrêt, et qu’il était venu au supermarché uniquement pour la voir, passer à sa caisse et lui dire « Bonjour Mademoiselle ».
C’était cela qui brillait, la vague de chaleur, l’étincelle, enfin, le bonheur qui l’envahissait doucement, depuis 8h jusqu’à maintenant. Subrepticement, inconsciemment, même, en dépit d’elle-même, de ce qu’elle avait perçu, pensé percevoir. C’était juste un homme qui la regardait.
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02.05.2009
Boulevard et avenue
Dans cette nuit incertaine et ce quartier huppé, on devait avoir la démarche de clampins attardés à la recherche d’une épicerie d’ouverte, histoire de recharger les batteries. Je ne crois pas que je faisais attention au silence, mais c’est sûr qu’il y avait de grandes pauses entre chacune de nos petites interventions. On s’est arrêtés au croisement entre le boulevard et l’avenue, le genre d’indications qui ne renseigne pas vraiment sur la géographie mais qui est la seule chose dont je me souvienne réellement.
Je lui tends la main en gardant l’autre dans une poche.
- A très bientôt Van, ce fut un plaisir !
- Ah on est censés se séparer ici ?
Son air désabusé me fait songer que ce n’est pas ce qu’elle attendait. Mais quoi alors ?
- Tu es assez loin de la maison, dis-je. Non ? Je veux dire, tu vas pas te taper toute la ville dans un sens et puis dans l’autre… à moins que tu aimes l’exercice… à une époque, putain, je marchais tellement… mais aujourd’hui rien que d’y penser ça me fait chier, perso.
- Ouais, je sais pas. Je voulais continuer à me balader tranquille… mais si tu préfères partir tout seul…
Je voudrais lui répondre que je pourrais pas le faire. Une voiture ponctuelle, solitaire et vrombissante passe près de nous. Ses cheveux virevoltent.
- Ecoute, dis-je un peu sur le ton de la confidence, ça va te paraître idiot, mais on dirait que t’as quelque chose derrière la tête, là.
Elle fait une drôle de moue et se met à rire. Je me sens subitement con.
- A quoi tu penses ? demande-t-elle.
- J’en sais rien, j’ai fais cette allusion au jardin tout à l’heure, ou bien… enfin, je sais pas… je me suis fais passé pour un rigolo, ou un obsédé, peut-être… mais je voulais pas être sérieux, pas vraiment. Là, tu me poursuis…
Elle rit de plus belle, puis :
- Tu vas où exactement ?
- Je rentre chez moi. Quelle question !
- Mais où ?
- Ah putain, l’interrogatoire serré… euh, tu vois cette rue au loin ? Eh bien c’est pas là du tout, mais c’est encore plus loin, j’en ai pour des jours. Et puis je vis chez maman, avec le chien et les bégonias en rang d’oignon, le frigo impec… c’est l’horreur !
- Ça m’a l’air fun, c’est beaucoup mieux que d’où je viens…
- Mais et ton copain type bigoudène ? Tu as le droit de le laisser en plan ? Le pauvre connard… ça me fait de la peine pour lui…
- Ok, c’est un ami, rien de plus.
- Un ami pour le sexe, peut-être ?
- Ah, putain mais ça te tient vraiment ce truc là, faut arrêter les sites pornos mon petit père !
- J’y ai pensé, connasse, mais j’attends un signe…
Elle se recule un peu, tourne la tête vers le boulevard, se frotte les bras. Je reprends :
- Oh, fais pas celle qui a froid…il fait une chaleur torride ce soir, on pourrait se mettre en slip…
- Ouais, ouais…
Merde, mon truc de l’humour ne marche plus. Je cherche autre chose. Elle fait presque ma taille, elle se resserre sur elle-même, comme une fleur qui se fane.
- Très bien, dis-je, alors continuons de marcher, ça sera toujours ça de pris.
- Non, laisse, je vais rentrer.
Je me répète que je devrais insister, je pense que je pourrais le faire et je commence à en avoir envie. J’enlève ma veste, j’entends un crac dans les coutures, le détail qui rend tout ça moins chevaleresque que ça en a l’air. Je lui tends et elle met plusieurs secondes avant de la prendre et de l’enfiler. C’est trop grand, les épaules tombent sur le devant, sur les seins, ça donne une impression étrange. On dirait une caricature de groupie des années 90.
- Merci, lance-t-elle avec un sourire.
- Tu dirais pas ça si tu te voyais…
Je m’approche et je sens la chaleur de son torse contre le mien. Un cheveu ou deux chatouillent mes joues, je me retiens de faire un geste. Je pose mes lèvres sur les siennes et fais délicatement pénétrer ma langue dans sa bouche. Je peaufine le travail et je ferme mes bras sur elle en resserrant mon étreinte.
- Allons chez maman, finit-elle par dire dans un murmure délicat.
- Tout ça pour ça…
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01.05.2009
Le coureur du fond
Le coureur du fond est parti trop tard : c’est celui qu’on remarque malgré lui, avec ses jambes trop molles et son style inimitable. On sait qui il est, on le regarde bien plus que celui qui est en tête ou celui qui garnit le milieu du peloton. Il se tient en dernière position du troupeau, il n’a même pas le temps de lever les yeux vers ses camarades, il ne peut qu’imaginer le jour où il va les rattraper. Alors il se donne, il se souvient des paroles de l’entraîneur qui résonnent comme des coups de semonce dans son crâne trop lourd. Il n’envisage pas d’abandonner, il se tient à ce qu’il a prévu, une course, quelle qu’elle soit, avec son lot de souffrance, bien plus important que pour les autres qui le distancent, son lot de déconcentration et de lâcheté, ces images qui lui viennent à l’esprit, comme une pause ou un arrêt définitif, son lot de tristesse parce qu’il ne court pas pour perdre, mais qu’il doit s’y résoudre fatalement. Il se dit à lui-même qu’il se déteste, que ses concurrents le méprisent et qu’il préférerait crever, là, tout de suite. Mais il ne meurt pas, il sent son corps comme il ne l’a jamais senti auparavant, tous ses muscles comprimés qui tour à tour se crampent, sa peau humide qui colle aux vêtements ridicules dont l’a affublé sa mère et ses larmes de sueur qui lui piquent les yeux.
Bientôt, il se surprend à oublier ce qui l’entoure, les lignes blanches qui dessinent la piste, la foule attentive à tous ses gestes et le sens de la marche. Il se retourne en toussant, il s’inquiète et cherche désespérément à retrouver un élément, même un seul qui puisse lui dire où il est et ce qu’il fait là. Il devient fou. C’est à cet instant précis qu’il est admirable, au plus fort de la lutte qu’il mène avec acharnement, comme un véritable idiot qui se bat contre le vent.
Il ne suffit pas de le regarder et de faire ce constat. Il faudrait éprouver à son égard une compassion sans limite, l’envie de se porter à son secours, de lui prodiguer des soins, de lui masser la chair et de lui offrir à boire ou à manger.
Mais nous allons rester là où nous sommes, nous allons l’observer zigzaguer comme s’il était ivre. Ou mort.
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Tandis que je végète
Le mur d’en face est craquelé par endroit, c’est un mur qu’il faudrait remplir. Il se demande bien ce qu’il pourrait raconter, il lève la tête il a les yeux dans le front, une sacré nausée, quelque chose comme un poids considérable qui lui pèse sur l’estomac, une brique. Elle pose sa tête sur ses genoux, il se sent excité, ses mains vont de la tête à la fin du dos, une sacré ouverture entrebâillée plonge dans son cul… Incroyable un cul pareil, il passe la main dans le pantalon et descend, elle précise : « t’as les mains froides », et « va te faire foutre ». Il s’écrie : « A quoi tu t’attendais, ici c’est pas l’Afrique, c’est pourtant pas faute d’avoir le chauffage, ça me fait mal au cœur de devoir réchauffer mes doigts, en plus, dans peu de temps, j’aurais plus envie de rien. Si tu crois que ça m’enchante. »
Puis : « Tout le monde te dit que tu es capable de grandes choses, alors bien sûr tout le monde te dit pas exactement de quoi il s’agit, ce sont des petites conneries, tu t’imagines… tu veux faire plombier, vas-y, les mains en avant plongées dans la tuyauterie du voisin, c’est partie, vas-y… tu cherches une idée tu vas la trouver… mais en fait, personne ne sait vraiment de quoi il parle… les gens se débarrassent de toi quand il te disent que tu es capable de grandes choses, parce qu’en fait ils l’ont déjà dit à tous les autres enfants de ta petite école, de ta petite famille, de ta petite sauterie et à tous les autres enfants de toutes les autres sauteries… est-ce que tu crois que ça intéresserait quelqu’un qu’on lui dise qu’il est capable de rien ? Est-ce que tu as déjà entendu quelqu’un blâmer ce genre de choses ? Tout le monde se gausse devant les petits prodiges mais personne leur dit ce qu’ils ont à faire, alors on se tient tous devant les uns avec les autres, devant cet espèce de charabia… je demande, maman, est-ce que je vais faire de grandes chose, c’est limite si elle me répond pas que si ils l’ont dit. Ils ont dû me regarder comme un enfant avec des dons, genre futur intellectuel ou futur star de quelque chose, du cinéma de genre ou du cinéma quelconque, du porno, peut-être futur artiste rageux et égoïste avec ses petites manies et ses envies délirantes, qui saute des élèves dans son orchestre avec délectation. Je respire beaucoup parce que quand on me laisse parler je me retrouve à plus avoir assez d’air, mais je m’en rends pas compte et je m’étouffe en parlant. Alors voilà tous les gens te disent voilà, c’est lui, et puis lui plus tard il est là affalé comme un rien… Il passe tellement de temps à rien faire, à aimer ça mais à se dire que c’est pas bien, que c’est pas normal. »
Elle s’étire et pose sa main sur le rebord du canapé comme si c’était un animal blessé… elle l’a fait aller et venir doucement sans la regarder… il n’y a plus de soleil, le jour écroulé renvoie ses dernières lueurs orangées dans le ciel dégueulasse de la banlieue parisienne contre des vitres tout aussi sales bordées par des plinthes qui ne s’essuieront plus.
« Je ne fais pas tellement état de mes talents, je ne dis rien sur le fait que je suis plein de possibilités, en règle général, j’ai pris l’habitude de niquer tout ce que je fais avec une attention tout à fait délicate. Je me répète dans cette expérience de l’échec que le plus important c’est de se souvenir des héros fumeux qui m’ont couru après quand j’étais enfant, comme de ces visages de jeunes filles innocentes que j’ai sauté à l’arrière d’une bagnole ou dans la mer. Les héros sans buts précis si ce n’est d’être des héros. Un ami a chié dans la mer, avec un visage enfantin et en faisant des signes vers moi, parce qu’il était amusé et fier, il voulait que je sache et peut-être même que tout le monde sache, mais en réalité j’ai été choqué parce que ça ne m’a pas amusé : j’ai compris que je nageais dans la même eau que cette merde. Quelque chose de non identifié et flottant qui nous court tous après, voilà ce que c’était. J’ai écarquillé les yeux en voyant l’ovni mais je ne pourrais pas dire qu’ils sont mieux ouverts qu’avant. Ou alors, j’ai baisé une femme dans l’eau, à l’époque c’était une sacré jeune fille, avec de grands cheveux et une chatte serrée, elle portait un bikini dont les motifs seraient sûrement grossiers aujourd’hui, à l’époque c’était autre chose, c’était la mode. Elle nageait comme une poire, avec des pattes et je l’ai attrapée comme un sale obsédé, j’ai défait les fils du maillot, c’était délicieux. Dans ce contexte, les héros fumeux de notre enfance sont des saloperies, parce qu’ils ont surement chié dans l’eau et pénétré des jeunes filles à la plage, personne n’en doute, même si tout le monde se tait. Mais au final, on ne se voit peut-être pas sortir de l’écran en ayant fait ça de cette manière, sans un montage correct avec un défilement continu d’image et de sons mêlés. »
Elle dort, il n’a plus rien à dire. Une chose certaine, c’est que c’est très difficile de remplir une case, pour quelqu’un comme lui. D’autres te disent qu’ils en font des tonnes et qu’ils ne savent pas ce que ça vaut. Ça vaut ce que ça vaut mais qu’ils aillent se faire foutre.
Si je devais faire un dernier effort, ce serait de me forcer à vomir avant de devoir essayer de dormir avec ce poids dans la gorge. Je déteste les inconvénients.
Elle parle en dormant, ça donne ça : « Regardons les choses en face mon amour… De terribles évènements nous ont accablés mais par la force des choses, te voilà redevenu un homme, te voilà à nouveau celui qui peut sauver un monde qui va mal, respire avec peine, te voilà de retour pour relever les regards humbles mais victimes, pour supporter ce que les autres subissent, pour sentir quand les choses risquent d’aller mal, pour prendre des décisions, pour donner des ordres, pour être dur, même… tout faire, se regarder dans la glace sans rougir, prendre ce qui est bon là où c’est bon, soulever les voitures lors des accidents et faire sortir toute une famille qui risquait de mourir brûlée dans les flammes de l’enfer, encourager l’artiste, féliciter l’artisan, soulever la foule, manger le pain béni des pauvres gens qui voient en toi le sauveur d’un monde qui va mal, un monde qui respire avec peine… tu vas chez toi, tu ouvres ta putain de porte et tu sais que tout ce que tu peux faire aujourd’hui, c’est rien de moins que de sauver le monde avec tes bras musclés et ton courage gigantesque, avec la queue en kit et les hormones en grappe, va falloir crier pour se faire entendre, mais qu’importe. »
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Gâterie
Il y a peu de lumière dans la pièce, c’est bien difficile de voir. Je me suis retenu de faire une remarque et je me suis mordu la joue parce que quelques instants plus tôt je me suis cogné le genou contre la table basse, comme un idiot. Elle est légère, elle ne parle presque pas et puis elle caresse mes cheveux comme si elle avait peur de casser mon visage, délicate attention, on dirait qu’elle fait de l’art, je ne me souviens pas qu’on m’ait caressé comme ça avant. Je tremble, je dois avoir une queue de plusieurs kilomètres enfouie sous des décombres de pantalon écrasé, et dans le peu que j’arrive à distinguer, je glisse une main qui se faufile et cherche des choses qu’elle connaît ; je me sens maladroit et puis je me rends compte qu’elle ne me regarde jamais, ses yeux sont fuyants ; ça donne la nausée et j’ai peur de me tromper.
Pourtant nous sommes vendredi et j’ai laissé tomber ce que j’avais à faire, mon travail ; j’ai dis aux autres que j’avais un truc important : à lundi !; nous avons marché tous les deux puis nous avons couru pour nous mettre à l’abri, c’était de la grêle et elle riait comme si ça pouvait être amusant, j’ai eu envie de l’embrasser ; le porche était dégueulasse, s’entassaient des saletés sur des sacs et des morceaux de taules, je ne connaissais plus le quartier, je ne connaissais plus rien du pays et je me serrais contre le mur ; elle m’a tendu une clope et j’ai accepté mais je ne crois pas que ça me plaisait de fumer ; je me suis mis à tirer sur la tige comme si j’étais apprenti pompier, je faisais des nuages et mes doigts m’ont brûlé vite avec le filtre bouillant, je me dis encore aujourd’hui que c’était n’importe quoi. Il y a des passants qui ne faisaient pas attention et puis pourquoi nous auraient-ils aperçus plus que le reste, dans le brouillage de grêle et le mouvement de l’air et de l’eau je ne me suis pas trouvé plus remarquable qu’autre chose ; il n’y avait qu’elle qui puisse faire la différence, dans le bruit et puis cette espèce de fureur et d’empressement dont tous se mettent à faire preuve à partir du moment où il pleut ; je jetais le mégot comme dans certains films, entre le pouce et l’index, et ça a marché. Je me suis surpris moi-même en fait, je voulais surtout épater cette fille, je voulais lui faire du rentre dedans et puis faire des gestes incompréhensibles et incalculables mais charmants, séduisants ou fascinants ; je me suis dis que je devais être protecteur, il fallait se mettre autour d’elle et empêcher le reste de blesser ou même de toucher son corps. Je me suis retourné et puis après j’ai repris ma place, et j’ai pensé au fait qu’elle devait se dire que je me suis retourné ; j’étais très embarrassé mais en même temps je me suis compris, je veux dire que je me comprends et du coup j’ai eu du mal à accepter qu’elle puisse me juger pour ce que je venais de faire ; les choses étranges c’est si grave que ça ? J’aurais pu lui dire que je l’emmerde ou que l’étonner c’est une sacré chance en quelque sorte ; je me suis surpris à lui en vouloir, merde, elle ne faisait rien, elle, c’est inadmissible, on ne peut pas vivre comme ça en attendant ou en regardant que les éléments se rapprochent ou s’approchent de soi. Elle avait des souliers bleus ternes ; ses mains sont fines, ses doigts longs et ses ongles naturels ; j’ai pris sa main et je suis resté impassible, le visage tourné vers l’extérieur et le bordel de la rue, des gens encore qui ne nous captaient toujours pas ; j’ai senti qu’elle se détendait dans ma main, je me suis senti mieux ; elle a posé l’autre sur mon épaule et sa joue a atterri sur mon épaule, dans un frottement, c’était imperceptible mais il a fallu faire attention, aux aguets comme sur le point de découvrir un mensonge. J’ai soufflé et fermé les yeux. Les moteurs environnants étaient si présents, si difficiles à oublier, je cherchais comment posséder le mieux du monde cet instant, mon instant, notre instant. Mais ça m’a semblé très superflu la seconde d’après ; j’ai failli jurer ou dire que je devais me casser. Mais non.
Elle est allongée sur le canapé, présentement, elle fait des trucs avec le drap, elle les trifouille ; je ne sais pas comment dire, je suis angoissé ; je me tiens près d’elle, on est monté chez moi, je reste tout près ; nous avons marché pour la première fois chez moi, je lui tenais la main, je la gardais précieusement, la perdre c’était remettre en cause tout ce que j’avais osé ; je me suis proposé d’aller chercher à boire, elle avait l’air emballée ; j’ai trouvé des trucs nuls, mais je les ai gardé quand même et je les ai versé dans des verres ; elle n’a pas aimé, il y avait des alcools frelatés, on aurait dit, je ne sais pas d’où je tiens ces trucs, j’avais rien d’autre, j’ai jamais ce genre de choses chez moi, de l’alcool quoi ; j’ai eu peur, je la voyais me demander du shit, heureusement elle l’a pas fait. Elle a des seins énormes, je n’arrête pas de baigner la dedans, je suis plein d’illusion et un peu idiot, mais j’aime les seins énormes, surtout qu’elle est mince, genre svelte avec des membres fins et un cul rond comme une bille ; posés là au sommet du tas, des seins très gros. Je me permets de la toucher toujours d’avantage ; on ne sait plus de quoi parler, on parle depuis des heures de toute façon et j’ai la sensation que je mène la barque, si je m’arrête on se plante ici et on attend, et ça je refuse, ça me file les chocottes ; j’ai pas regardé l’heure, on est chez moi, elle a dit c’est bien chez toi, elle s’est amusée à faire le tour du propriétaire, je me suis plu à lui décrire le moindre recoin ; ça nous faisait continuer de marcher même si c’était voué à s’arrêter au bout d’un moment ; l’espace qui nous sépare me semble grand, je nage vers elle, aplatie sur le canapé et en tentant de ne pas lui écraser un truc, genre un pied ou la cuisse, je veux pas briser l’ambiance, avec elle c’est une sorte de porcelaine, je le sens ; elle est paisible et ça doit faire la énième fois qu’on se sourit sans se parler, alors elle dit rien, mais elle sourit ; je suis un peu en retrait, nous sommes quand même relativement proches, là ; je pose mes lèvres sur son cou et elle bouge à peine la caboche, on joue comme les chats, je me demande de quoi j’ai l’air, je me sens amoureux. Il est si tard pendant que je nage vers elle, je suis sur une nage indienne un peu bidon et je me mettrai bien à faire la planche, comme elle ; le canapé englouti une de mes jambes mais je ne m’en soucie pas d’avantage ; derrière les vitres de la salle à manger, on voit le soleil poindre, je voudrais pouvoir aller dans mon lit et l’emmener. Elle se mure dans le silence, j’entends une de ses narines bouchée, je me promets de ne pas penser à ce qu’il peut y avoir dedans, qu’elle respire c’est tout. Nous avons passé la soirée, la nuit et puis maintenant nous allons passer le matin ? Ça me paraît long. Ma bouche est sèche, je n’ai pas voulu boire de l’eau, mais elle en a pris ; c’est vrai qu’on a soif ; pourtant je continue de nager et je me demande si c’est profond ou si j’ai pied, je ne suis pas très grand. On entend peu à peu un camion de livraison qui décharge dans un magasin de la rue, un bruit de grille ou quelque chose comme ça ; je m’en fous complètement ; je suis allongé tout contre et derrière elle, je commence à m’assoupir sérieusement. Pendant que je songe à la manière dont je vais l’embrasser sur les lèvres, en contorsionnant ma tête, j’aperçois une marque sur son cou, une rougeur. Ça ne ressemble pas à une blessure, c’est comme une inflammation avec des parties plus abîmées que d’autres sur trois ou quatre centimètres, des lambeaux de peaux microscopiques éparpillés se rassemblant sur les extrémités de la surface ; je l’observe longuement et puis elle se met parfois à gratter l’endroit, légèrement et comme si de rien n’était. Alors je me risque à sentir discrètement cette marque, c’est une odeur curieuse mais pas désagréable ; on va dire une odeur de caramel, ou de chocolat je ne sais pas exactement, une odeur de gourmandises, de trucs sucrés et qui font plaisir. Je pense qu’elle a compris ce que je suis en train de faire, elle se tourne vers moi et elle m’embrasse en fermant les yeux. Je me laisse aller, je ne pense plus beaucoup et je finis terrassé par la fatigue à m’endormir dans une position bien particulière, une de mes jambes rongée par les fourmis.
Je ne sais pas comment je vais être quand nous serons réveillé ; je m’imagine bien vachement sympa et puis attentionné, mais je ne sais pas si je vais y arriver, parce que je pense tellement à moi, de mon côté. Nous ne bougeons pas beaucoup en dormant, nous sommes avachis et je crois que je dois avoir une crampe dans l’aine, mais ça peut attendre. Je voudrais qu’elle vienne habiter avec moi, je voudrais qu’elle me laisse la baiser dès que j’en aurais envie, déjà au moins une fois pour voir ce que ça fait ; je me jure de ne pas me poser trop de questions mais je ne suis pas sûr de pouvoir tenir la promesse.
***
A partir de maintenant, nous habitons ensemble elle et moi, nous sommes dans le même appartement et nous passons beaucoup de temps l’un avec l’autre ; c’est nouveau, il y a des moments au cours desquels je suis seul et je me trouve mal, j’ai la sensation d’avoir perdu une partie de moi, les autres personnes sont étrangement plus éloignées par rapport à avant et je ne peux pas les ramener à moi, je n’en ai pas envie. Tout est parfait, je suis heureux je crois, je fais des dessins sur mes feuilles de rapport et mes collègues me tancent, alors j’arrête mais je ne peux pas m’empêcher de sourire, je leur souris à eux, en attendant de la retrouver elle. Je marche dans la cuisine en goûtant même la fraîcheur du carrelage, l’air de la rue qui est rentré dans la pièce avec la fenêtre ouverte, le bruit et puis la vaisselle qui n’est pas faite ; je plonge mes mains dans l’évier rempli à ras bord, je retrousse mes manches, je fais un signe à mon reflet dans la vitre, j’entrepose assiettes, verres et couverts les uns sur les autres sans faire gaffe ; je me prépare à faire la bouffe ; je mets la radio et un air du moment, un truc qui bouge, voila.
Je tire sur une cigarette en réfléchissant un peu à ma soirée, j’entends les crépitements de la radio dans la cuisine qui continue de fritter toute seule, je m’en vais l’éteindre ; l’obscurité est en train de tomber sur la ville, j’ai finis de mettre la table, il y a un peu de vent et je jette le mégot du quatrième étage au dessus de la rue sans penser à autre chose qu’à elle. Fracas de porte, les clés qui cliquent, des pas sur le parquet, des talons, ça n’est pas habituel, enfin pas encore tout à fait, je chauffe mon torse et puis je m’empresse de la serrer dans mes bras, je m’enquis d’elle, je la déshabille un peu, je lui propose de s’asseoir, on va manger. Elle est légère, elle fait des gestes affectueux, à peine perceptible, je vais porter son manteau et le reste au porte manteau, je prends un plat dans le four, je me sens agile, et puis nous mangeons.
Elle a déposé des objets un peu partout, parce que je lui ai demandé de le faire, ou plutôt autorisé ; elle a des produits de beauté dans la salle de bain, elle a des vêtements, et donc il faut des étagères, elle a aussi d’autres trucs ; décoratifs, nous avons passé du temps à les regarder en silence et puis je l’ai félicité quand c’était quelque chose d’artistique, pour son goût je veux dire, ou je lui ai dis qu’elle était belle, que c’était beau quant c’était une photo. Elle faisait des moues mais je crois que c’est parce qu’elle ne savait pas quoi faire d’autre et puis le sourire revenait ; on a marché le dimanche dernier, on a été dans la forêt et elle m’a dit qu’elle se trouvait moche sur les photos en question, ce qui explique les moues ; je lui ai dis que je la trouvais belle, je lui ai demandé de me croire et puis je l’ai serré contre moi.
Nous sommes allongés dans le lit et je me suis aperçu que j’avais toujours eu ce lit deux places sans jamais la faire occuper par quelqu’un d’autre ; comme ce côté du lit doit être confortable, en y repensant ; elle lit un peu plus tard que moi, elle laisse une lumière sur le côté, et puis je pose mon nez et ma bouche contre sa cuisse ou le début de sa fesse, je laisse glisser ma peau, je m’endors.
Elle a toujours des choses à faire, je me mets à sa place, je fais tout pour comprendre ce qu’elle fait même si ça m’échappe parfois ; et puis je me mets derrière elle aussi, ça veut dire que je fais tout pour lui faciliter la vie, je sens bien que c’est mieux ; elle sourit encore, elle parle peu ; je monte des paquets pour elle, je vais chercher des papiers quelque part, je me propose de faire ce dont elle n’a pas envie ; nous vivons mollement le dimanche, je lui prépare un petit déjeuner, je me permets de l’apporter au lit, je lui fais des remarques agréables, je la flatte, parce que je l’aime, parce que ça me vient comme ça. Elle sirote le jus d’orange en faisant un bruit que j’aime bien, et quand elle relève la tête, elle en a au niveau des commissures comme si ça restait collé.
Je lui attrape les cheveux, tranquillement et je la ramène à moi ; ça fait longtemps que nous ne nageons plus, nous sommes sortis du bain ; je rentre mon pénis en elle comme si c’était mon propre vagin et je respire parce que c’est le meilleur moment, celui au cours duquel je me sens en cohésion avec moi-même, mon corps et ma tête en un seul bloc tout entier rentré dans son sexe et puis ses cuisses inertes, que je retourne comme ça ; nous roulons sur le matelas, et le soir quand elle tourne la poignée de la salle de bain pour en sortir et rejoindre le lit après s’être brossée les dents, je me glisse dans les ombres et je l’attaque en la portant et l’emmenant, sans faire attention à son rire ou aux gestes ; déterminé, excité, fou. Je peux le faire tout le temps, je ne me prive pas, elle habite entre ses murs, elle a déposé ses valises et cette fille que j’ai longtemps regardé comme une inaccessible marchandise, eh bien elle est comme ma femme ; nous parlons de ce qui nous passe par l’esprit, je retrouve des cartes dans un tiroir et on joue à des jeux qu’elle connaît ; nous restons tard autour de la table du salon comme des enfants qui attendent qu’on leur dise que ça suffit et qu’il faut aller se coucher.
Un jour elle me dit qu’elle va essayer une recette de cuisine, je suis intrigué ; je me ressers deux fois, je suis en appétit, et c’est délicieux. Elle murmure et j’écoute, elle fait un geste et je me jette sur elle, elle est capitale. Nous regardons le soleil se casser la gueule sur les barres HLM en face de chez nous, maintenant chez nous ; c’est dimanche, et le mois de mars est bien entamé ; je fais des signes sur la vitre, elle me sermonne gentiment, c’est dégueulasse de faire ça, les vitres sont sales, regarde ; je fais le gamin et je pars en courant.
Nous décidons de prendre notre douche ensemble, elle se découvre, de la nuque au pied, entre ses deux parties, des morceaux de seins, des bouts de fesses, trous en tous genres, et puis du poil ; je frémis et je bande, la serviette se trouble et voltige ; je me sers de la serviette comme d’une excuse et je descends jusqu’à une fesse, je suis incapable de dire si c’est droite ou gauche et à vrai dire qu’est-ce que ça change ; je ravale ma salive mollement mais je m’arrache la gorge en enfouissant ma main à travers la chair, ou je ne sais quoi. Et dans cet univers de beige et de rose, de noir, parce qu’elle est brune, je m’étale sur le carreau, les carreaux de la salle de bain chauffée à blanc ; il y a juste un ou deux bruissements, de membres sur le sol, frottements ; je n’entends plus rien. Est-ce que je ne suis pas en train de me faire sucer par Dieu lui-même, je me pose la question.
Elle est couchée, je mets du café dans la cafetière, elle n’aura qu’à appuyer sur le bouton demain matin ; je lui pose une tasse, petite cuillère et sucre, je rajoute un verre pour le jus de fruits, je m’éloigne du tout, comme pour observer un tableau, je trouve ça pas mal, je suis fier de moi, elle va se sentir bien. C’est primordial.
Dans la clarté de l’ampoule salie de ma salle de bain, assis sur le rebord de la cabine de douche, j’assiste à un exercice appliqué, quelque chose dans les règles de l’art ; je reste là, je fais celui que rien ne force à partir, et elle ne dit rien ; elle se crème les flancs, partout, les doigts graissés et malaxant ; je me sens ahuri par ce que je vois, ou fasciné. Sur les côtes et le haut des cuisses, des tâches rouges agglutinées sur des zones précises, et du relief, des points de chair déformées en collines et crevasses chevauchées, sans plan d’invasion précis, sans buts, on dirait, mais concentrés ; je reste collé à ces tâches comme si elles m’avaient ensorcelés ; sur les côtes, la tâche s’alterne avec des parties de peau sans traces, les deux semblent se marier, capables de vivre ensemble ; mais ailleurs, le rouge semble dévorant, dévastateur ; elle se démange soudain, rompant le charme ; je marque un léger recul, elle s’étonne et fait bouger sa tête sur le côté : « Quoi ? ». Je ne réponds pas, tandis que sa main agrippe la peau, gratte avec frénésie, incontrôlable ; comme si sa main n’était pas elle, indépendante, et qu’elle ne s’en apercevait pas ; et comme si sa main était hystérique. Je lui dis que je vais l’attendre dans le lit et je me relève ; dans le miroir derrière elle, je peux encore voir la main faire des courbes le long des cotes et sur le dos, comme dans une agonie.
Je m’allonge doucement sur le lit et je regarde le plafond ; il y a la peinture qui est vieille et s’écaille comme si le mur allait s’écrouler sur moi, et la fêlure va d’un mur à un autre, immense plaie béante ; je songe que des morceaux de peintures secs doivent tomber sur le lit et qu’on ne s’en aperçoit même pas ; peut-être même qu’on en mange en dormant. Le béton derrière la peinture est gris foncé, sombre, mystérieux ; je me laisse tourner dans le lit, comme si je m’envolais, comme si j’avais trop bu ; et puis elle arrive dans la chambre, éteint la lumière, m’embrasse et me souhaite bonne nuit.
***
Dans le matin froid, les gens marchent autour de moi sans faire attention, je me dis que je pourrais me tirer une balle que personne ne me remarquerait, je me trouve seul mais en même temps je ne peux pas m’empêcher de me sentir libre. Je suis fatigué, ma nuit n’a pas été bonne, j’ai rêvé avec acharnement de choses dont je ne me rappelle pas tout à fait distinctement, comme des visages ou des gestes à mon égard ; je me renfrogne, je n’ai pas envie d’aller travailler aujourd’hui lundi, premier jour de la semaine. J’ai levé la tête quelques heures avant, je me savais seul dans le lit, elle était déjà partie depuis plus d’une heure ; j’aurais aimé en parler avec elle, de ce rêve ; je me renfrogne encore plus en songeant aux nombres d’heures enfermées entre quatre murs en attendant de rentrer ; je perds mon temps, ici. Je décide de m’arrêter au milieu de la foule ambulante et impersonnelle, quelques personnes me bousculant sans s’excuser ; le mouvement énorme me donne le vertige, les gens se ressemblent tous et la destination est la même ; je pose un œil tournicotant sur le bout de mes chaussures en daim, je relève la tête et je décide de repartir dans l’autre sens. Je cogne épaules et parfois bustes de plein fouet, je m’en fous, j’avance ; mes orbites s’agrandissent pour laisser tomber les globes ; je sens que les personnes sur mon passage songent à s’écarter, je suis dans le sens inverse de la marche, je pars vers la gare, d’où je viens, je ne veux pas aller travailler ; je vais rentrer et je vais trouver autre chose, à faire ou à penser, je me fais confiance, pour aujourd’hui.
Je m’assois sur les marches de l’immeuble, me frottant les bras pendant plusieurs minutes ; je vis avec elle depuis des mois, peut-être des ans, je ne pourrai pas dire ; elle est toujours légère et souriante, silencieuse ; je me colle à elle et je découvre sa nuque en me postant sur son dos, j’écarte ses cheveux et pose mes lèvres en attendant ; elle ne bouge presque pas et elle reste immobile ; derrière nous il y a le soir ; nous nous voyons le soir, lorsque nous sommes bien rentrés et qu’elle me découvre en train de faire à manger, j’ai déjà mis la table, etc. Je vais la porter jusqu’au lit, etc. Nous nous roulons sur le lit comme des enfants, etc. Nous passons des heures à nous regarder sans rien nous dire, etc. Je mets du temps à préparer des gratins ou des tartes, etc. Nous regardons le coucher du soleil le dimanche soir, etc. Je voudrais passer mon temps complet avec elle, etc. Je suis derrière chacun de ses pas, de ses mouvements, de ses envies, etc. Je cherche à pouvoir l’aider dès qu’elle a un problème, etc. Je veux être une ombre bienveillante quand nous sommes séparés, j’ai pensé à la suivre pour la protéger, etc. Mais je ne le ferai pas, bien entendu.
Dans la salle de bain, un amas de cheveux s’accumule derrière la porte et volette avec le courant d’air venu du salon ; assis sur le trône, je le considère avec amusement et je reste longtemps comme ça, avant de songer faire autre chose. Je me retrouve chez moi en pleine journée, un lundi après être rentré sans aller travailler ; je m’allonge et je m’endors, j’ai besoin de sommeil, je sombre.
Dans le confinement de la chambre, je reste ensommeillé mais à peine conscient, dans un moment de réveil ambigu, frontalier ; je tente quelques mouvements avec une jambe que je fais aller de gauche à droite en frottant dans les draps. Je me demande ce qu’elle fait en ce moment, à son propre travail ; je me demande quelle heure il est, je me demande si je vais me relever. Je décide de prendre le dessus, je me sens courbatu et j’ai le visage qui me tire, comme si j’avais passé toute ma sieste à grimacer. Je n’ai aucune raison d’avoir ce genre de comportement en dormant ; je ne sais pas si j’ai eu peur cette nuit lorsque j’ai rêvé, mais je sais que ça ne me revient pas comme une expérience agréable. Nous sommes lundi et c’est une journée désagréable ; autour de la table du salon, des fringues éparpillées et des marques de poussières finissent de me faire enrager mais je ne sais pas contre quoi ; je serre le poing et les mâchoires, j’attrape certains des vêtements que je me mets en tête de foutre à la poubelle, puisque par terre ou aux ordures ça ne fait pas grande différence ; je sens des picotements dans mon ventre en claquant la porte de la cuisine violemment ; je dis « putain », « sérieux » et puis je me serre un verre d’eau. Et je vois de la graisse contre le four, des plaques noirâtres sur la grille, des marques de cafés jaunies sur le meuble près de la cafetière et des gouttes de jus de viande séchées contre la paroi du frigo ; je me sens nauséeux, je me saisis d’une éponge et je nettoie. Je sors de la pièce en prenant ma respiration ; je regarde l’horloge au mur, il est bientôt quatorze heures ; dehors le ciel est horrible et les arbres décharnés et sans feuille surplombent des bâtiments fantomatiques enrobés dans un brouillard dégueulasse.
Elle rentre tard ; j’ai préparé à manger ; on s’embrasse longuement et puis je lui avoue que je n’ai pas passé un bonne journée, je ne sais pas ce qui m’est arrivé, j’ai décidé de ne pas aller travailler et je suis rentré, j’ai dormi et puis après je ne me sentais pas bien, j’ai comme qui dirait paniqué, je ne savais pas ce qu’il m’arrivait, j’avais peur d’être seul et puis je trouvais que tout était triste autour de moi, oh j’ai senti quelque chose qui ressemble à de la dépression je suppose, j’étais mal et c’était tout autant physique que dans ma tête, j’avais peur d’être seul. Je ne pouvais pas m’expliquer ce qu’il se passait et j’aurais aimé qu’elle soit là, j’aurais voulu qu’elle m’aide et qu’elle m’accompagne, je ne veux pas pleurer, ça ira, mais je ne pouvais plus rien faire de normal, j’étais comme paralysé dans un état vraiment désagréable, entre l’envie de vomir et la tristesse. Elle fait des gestes doux et puis elle dit « oh » avec calme, me prend dans ses bras, je suis heureux de pouvoir raconter ça.
Etalé sur son épaule, un relief inquiétant, comme une tâche de vin mais infectée, arrimée à sa peau de manière distincte ; des galeries d’excroissances liées les unes aux autres et serpentant avec facilité jusque derrière le tissu de son chemisier qui s’enfonce vers le dos ; j’ouvre très grand l’œil et ravale ma salive ; du début de l’oreille jusqu’où, peut s’étendre cette trace ? Je lève une main prudente et pose un doigt sur la surface éruptive et bouillante ; elle, ne semble pas faire attention, et me prodigue des mots affectueux pour me remonter le moral, j’imagine. Je soulève le chemisier et découvre que je ne peux pas voir le bout de la tâche ; je me recule de quelques pas, elle fait la fille surprise. Plus tard, je l’observe longuement qui se déshabille dans la salle de bain ; tout son dos est couvert de rouge, de rosé ; elle y passe frénétiquement la paume de sa main, dans l’espoir de gratter moins fort et sans abîmer la chair ; il y a le dos, il y a toute une partie de la cuisse gauche et le haut de la cuisse droite ; elle s’applique une crème avec attention, je distingue que l’arrière de son crâne est touché également. Elle croise de temps en temps mon regard et elle sourit gentiment ; je ne sais pas quoi lui répondre. Je ne peux faire autrement que d’être subjugué par l’infection, rampant sur le corps magnifique de cette fille que j’aime. Elle frotte de plus en plus fort avec la paume et bientôt du sang apparaît ; je me redresse et la ramène contre moi en lui disant que nous allons nous coucher, en lui caressant le nez ; ses yeux sont gentils, mais elle a l’air dérangée ; par quoi je ne peux pas le dire. En s’allongeant, elle observe les parties de son corps, inspection curieuse que je remarque sans le montrer ; elle soulève et bras et je vois une trace jaunie au niveau du pli de l’aisselle ; je détourne les yeux.
Elle éteint la lumière et pendant plusieurs minutes, j’entends des grattements, le lit tremble ; je reste éveillé longtemps, assez longtemps pour qu’elle soit déjà endormie ; je me tourne vers elle ; émane une odeur, toujours cette curieuse odeur de caramel ou de je ne sais quoi ; ce n’est plus une seule partie, une seule localisation mais tout son corps qui sent, d’où s’échappent des effluves ; et la chaleur produit par sa peau qui doit être en feu me parvient comme si j’étais près d’un radiateur ; je tâte son front, il est brûlant. J’ai l’impression qu’elle bouge en dormant, à peine, comme une vibration. Je pose ma tête sur l’oreiller, je dis quelques mots, pour moi-même et pour elle, et puis c’est tout.
***
Nous restons de longues journées avachis sur le divan, en faisant mine de nous occuper ; je ressors des vieux livres, en général je ne lis pas mais là, je ne sais pas quoi faire d’autre. Elle me regarde gentiment et me demande ce que j’ai sous les yeux, je lui réponds qu’elle n’a qu’à bien faire attention à la couverture. Je me lève précipitamment, je me rends aux toilettes et je m’assois sur la cuvette ; je sens un parfum qui m’est familier, je tourne la tête dans tous les sens et finit par découvrir sur le rebord du lavabo un coton à démaquiller maculé de rouge et de jaune, coulant et collés ; je fais une mine dégoûtée. Putain c’est quoi ça ?, ma voix sourde mais aiguisée, les doigts tenant le coton sale ; elle ne fait aucune mine, elle se lève et part dans le couloir, enfile ses bottes ; je là suis sans rien dire, je ne crois pas que j’espère une réponse.
Elle tire sur le cuir abîmé et son talon écrase la chaussure ; elle se démène ; je trouve ça méprisable, les choses me semblent tellement plus simples, cette botte tellement plus facile à mettre ; elle ne pose pas un regard sur moi, elle a la bouche sans expression. Je passe devant elle et m’en vais jeter le coton dans la poubelle, en parlant seul mais à haute voix, en disant que les cotons sales, ils ne sont pas obligés de rester sur le bord des lavabos, que c’est dégueulasse mais après tout je suis qui pour dire ça ; et je me répète qu’il faut qu’elle réagisse, qu’elle s’exclame que je peux aller me faire foutre et que je me prive pas moi-même, de laisser des saloperies dans les coins. Elle pose une veste sur ses épaules, se munit d’un jeu de clés, ouvre la porte et part ; je donne un coup de poing dans le mur. Je voudrais faire un grand trou et y passer ma tête, pour ne plus rien voir. Je me renverse allongé, je vais attendre qu’elle revienne. Je vais rester le cul sur ce canapé mou.
Je reste les yeux posés sur une page du livre et je fais celui qui est concentré au point de ne pas entendre ce qui se passe autour ; je reste la nuque cassée en deux ; j’entends qu’elle déambule, défait ses vêtements ou autre chose ; je reste buté sur un mot, coincé entre les lignes, qui ne passe pas parce que je ne peux pas comprendre ce que je lis et écouter ce qu’elle fait, dans le même temps. Elle s’assoit tout près et soupire, j’ose me tourner vers elle ; son visage est rouge de moitié, et gonflé tout autour de l’œil, on peut dire bouffi ; des boutons qui font office de cratères en éruption s’éparpillent sur la joue, je reste songeur devant le spectacle de sa peau en mouvement, lent et indistinct parce que c’est un mouvement profond ; seul l’habitude permet de le constater. Il s’agit d’un mouvement, en effet, je le crois, celui des flux invisibles qui grouillent sous la peau et progressent de jour en jour, des flux de trucs, de choses dont je ne connais pas le nom.
Est-ce que tu es bien, tu as besoin de quelque chose, je demande ; elle fait non de la tête en jouant avec un élastique dans sa main ; je vois ces doigts irrités eux aussi et la couleur du dessus de sa main qui balance entre le gris marron et le rouge bordeaux ; sa main qui se déforme en attrapant les extrémités de l’élastique et qui se débat sûrement sous les coups de la démangeaison. Elle fait aller de temps à autre l’ongle de son index à la surface de sa peau, et le va-et-vient produit un son qui finit par être agaçant tandis que son geste semble traduire tout autant un désarroi que de la jouissance ; des soupirs d’aise qui s’échappent d’entre ses lèvres sèches me confortent dans cette idée, tout comme ses paupières qui s’entrouvrent à peine. Je lui baise la joue, celle qui est saine et lisse, elle fait tomber sa tête désarticulée sur mon épaule ; j’ai le visage en feu, la chaleur qui émane de ses inflammations monte le long de mon propre visage, je me prends à croire que c’est contagieux et volontairement je la repousse en écarquillant les yeux, mais doucement. J’entrevois entre sa chaussette et le bas de son pantalon une bande de peau, suffisante pour comprendre que sa jambe est également irritée et pleine de chaleur et de démangeaison, je tire sur le tissu au niveau du genou et découvre d’avantage l’endroit, véritable boursouflage composé du relief habituel, méandre d’excroissances et de crevasses. Je me laisse aller et j’attends de m’endormir.
***
Je ne travaille plus du tout ; je n’ai pas donné d’indications à mes collègues ni à mon employeur, j’ai laissé tomber toutes ces conneries, je préfère rester à la maison en m’occupant autrement ; je me lève consciencieusement et je me prépare un petit déjeuner simple ; je fais aller la cuillère à café du pot jusqu’au filtre en tâchant de m’encourager pour la journée à venir ; je me gave de pains au chocolat et je me plonge dans des livres faciles. Je ne veux plus aller au boulot, c’est définitif.
Nous vivons dans le même appartement, mais dans des pièces différentes. Elle ne bouge pas beaucoup, une partie de ses membres est enflammée, tellement rouge qu’on dirait que sa peau est en sang ; je végète de longues heures dans la cuisine, sur une chaise acceptable ; je ne m’arrête pas de lire. Elle fait l’effort de se lever pour me demander si j’ai faim ; je n’ose pas poser sur elle un regard, parce qu’elle me fait peur et qu’elle me dégoûte, tout son corps à quarante degré, ses gestes lents et maladroits ; je n’ai pas faim désolé, mais tu n’as qu’à manger seule, je vais aller dans une autre pièce. J’ai l’impression que ça fait plusieurs jours que le soleil n’est pas réapparu, je me sens écœuré. En l’observant de dos, je constate que son pied est écarlate à son tour, que toute la moitié droite est bouffée par un truc sous la peau. Je me pose dans le salon ; j’entends ses mains qui grattent mollement, je me concentre sur ce que je lis. Mais je n’arrive pas à sortir ce bruit de mon esprit et je m’énerve, parce que c’est insupportable.
Je me mets à penser qu’elle n’est pas capable de s’en empêcher, qu’elle ne peut pas faire autrement parce qu’elle a toujours été faible, oui une faible, c’est comme ça qu’on dit, non ? Faible d’accepter sans rien dire, faible de laisser dire, et faible de se gratter en se cachant comme si de rien n’était et son visage, sa gueule défigurée qui est censée ne pas la trahir, peut-être ? Je hausse les épaules, seul et piqué au vif par mes pensées, mes réactions, ma colère qui monte seule, qui fait semblant de débattre avec elle-même et s’excite progressivement. Le grattement ne s’estompe pas, il s’amplifie, et les moteurs de bagnoles dans la rue ou les cotons sur le rebord du lavabo se mêlent et je parle dans le vide, ma voix se hausse et mes expressions sont de plus en plus marquées. La douleur est claire, déterminée et visible, une trace rouge sur la peau, mais ça ne lui vient pas à l’esprit que se gratter est une erreur, elle préfère continuer stupidement.
Je la toise qui fait quelques pas pour s’asseoir au bureau en se mouchant. Je me sens coupable d’avoir penser comme ça. Je ne peux pas lui reprocher d’avoir la peau abîmée, je ne peux pas lui reprocher de se gratter. Sa peau est comme une gravure à l’eau forte, par endroits, comme ces troncs d’arbres que des insectes ont dévoré sous l’écorce et dont on voit les galeries aller ici ou là ; la couleur de la surface est différente selon la partie du corps, j’ai presque envie de m’évanouir en voyant ça.
Je ne peux pas lui en parler ouvertement, quelque chose me répugne, je me sens coupable si j’ouvre la bouche pour dire ça ; je ne veux pas en parler, mais pourtant je m’imagine en train d’exploser et de crier sur elle ; regarde toi, avec ton visage horrible ; je secoue la tête nerveusement ; je claque les portes ; je prétexte d’aller prendre l’air pour m’asseoir dehors devant l’immeuble et attendre, réfléchir et penser à un moyen de parler avec elle, parce que je n’y arrive plus.
***
Je me couvre avec la couette, je suis seul dans le lit, elle est dans la salle de bain ; il fait nuit depuis peu de temps, il ne doit pas être neuf heures ; je pose la main de son côté et je suis effrayé. Le drap housse est jauni sur toute la longueur, un jaune pisseux, plus pâle encore et le tissu est séché et dur, comme si un liquide l’avait solidifié. Je me raidis. Puis je recouvre l’endroit.
Elle ouvre la porte, ne portant qu’une culotte et un t-shirt ; sur les cuisses elle a des franges rouges vifs qui descendent de l’aine jusqu’au genou, des plaques blanches recouvrent parfois la zone ; ses bras sont comme qui dirait taillés dans la chair, celle-ci semble tout à fait à nue ; son visage est gonflé au niveau de la lèvre inférieure comme si elle avait été battue, une excroissance au niveau de sa tempe rejoint presque son oreille, comme un trait d’union, enflammé. Et tout ceci recouvert d’un film luisant, crème étalée mais qui amplifie l’effet produit ; tout semble extrêmement sensible. Elle me regarde avec affection, sourit, comme elle peut ; je dois froncer les sourcils, tiraillé entre le dégoût et quelque chose comme l’amour, mais j’en doute de plus en plus. Ses cheveux épars me semblent moins épais. Elle tire la couette et fait comme si de rien n’était en se couchant à l’endroit sec et dur que j’ai dit ; je lui explique que je vais aller chercher d’autres draps, elle me dit que ce n’est pas la peine ; j’insiste, je lui propose de mettre des serviettes à cette place ; elle accepte.
En fermant les yeux, j’ai les narines pleines de l’odeur qui ne veut plus quitter le lit, et chaque mouvement qu’elle fait en étant allongée semble ramener vers moi de nouvelles effluves qui me procurent des hauts le cœur que je m’efforce de réfréner ; silencieusement, après quelques secondes, je me lève, quitte la pièce et vais m’allonger sur le canapé. Je pense à elle jusqu’à ce que je m’endorme. Je sombre avec le ventre plein d’angoisse, une douleur mauvaise.
Dans la nuit, je suis réveillé par un bruit, une série de coups qui ne s’arrête pas ; un mouvement constant qui n’arrive pas à faiblir. Je me rends sur la pointe des pieds jusque devant la chambre et dans l’obscurité j’aperçois une forme dans le lit qui se meut sur elle-même, qui fait comme un va et vient, montagne de gelée tremblotante. L’air est empli de quelque chose, des particules en suspension et une odeur très forte. Parfois, au travers du boucan, un soupir léger parvient jusqu’à mes oreilles. Le lit cogne contre le mur, sous l’impulsion puissante du grattement ; et le soupir se fait plus fort, la voix est comme celle d’une personne qui est en train de jouir. J’empoigne le bout de la couette et je le tire vivement ; mes yeux se sont un peu habitués à l’obscurité et j’ai du mal à croire ce que je vois. Elle est recroquevillée sur elle-même, en position fœtale, sur le côté et se gratte les flancs à une vitesse que je n’aurais pas pu imaginer ; sa respiration est saccadée, comme si elle avait du mal à trouver l’oxygène. Ça ne sonne pas comme si c’était sec, je vois du sang en grosses tâches sombres sur le sommier, et j’entends maintenant comme un malaxage ; en y regardant mieux, ses mains posées au niveau des côtes s’aplatissent sur la surface et bougent doucement tout en faisant jouer ses doigts comme si elle voulait les faire pénétrer à l’intérieur du corps. Elle fait aller et venir ses jambes faiblement, et son cul gigote comme si elle frétillait. Ses lèvres entr’ouvertes forment une curieuse grimace, ses yeux sont clos. J’hésite à aller mettre un peu de lumière dans la pièce ; j’hésite aussi à la réveiller, mais là je dois dire que je n’ai pas envie de la toucher, ça me fait peur et je trouve ça dégueulasse. Elle se calme peu à peu, elle se met à baver, elle frémit et puis elle s’immobilise. Je la recouvre, je sors de la chambre et rejoins le canapé.
***
Je me suis retrouvé derrière elle, dans le couloir ; elle était en train de jeter un coup d’œil aux disques posés sur l’étagère, j’allais lui demander de s’écarter, et puis j’ai vu l’arrière de sa tête; une zone corrompue, comme le reste avec son lot de pourcentage encore acceptable, cheveux épars, longs et ternes mais aussi avec ses trous, d’où la peau du crâne est visible, parcourue par les morsures de l’infection, et des cloques en collines qui s’enfoncent vers une forêt noire en déperdition ; sur le côté gauche, un cheveu seul s’accroche au milieu d’un désert de rognures et de sang séché ; d’un geste de la main, elle l’arrache en se frottant. Et filant sur l’épaule, je constate en dernier lieu, une coulée liquide transparente, huileuse et collante; c’est de la lymphe en centimètres cubes, qui se déverse sur les parties découvertes et enflammées de la peau. Elle s’aperçoit de ma présence et esquisse ce qu’elle doit penser être un sourire ; je ne sais pas si dans mon regard il y a quelque chose dans ce ton là et qui puisse lui convenir, mais au fond de moi c’est surtout la crainte et la pitié qui s’embrassent.
***
Je tape mon poing sur le mur de la cuisine, plusieurs fois de suite, et finalement jusqu’au sang ; je m’entends qui gueule, vraiment, et je ne sais pas si je me parle à moi-même ou si c’est à elle que j’adresse mes mots ; je ne vois pas pourquoi ça sent mauvais à ce point, et rien ne me force à supporter l’odeur…et puis cette façon de rester là, à attendre je-sais-pas-quoi sans parler, sans bouger ou sans rire, même, c’est pourtant tellement agréable. Avec cette tête, là, ces airs de débile, le regard qui tombe, mais putain, ça rime à rien ? Quelque chose ne va pas ? Mais parle, sérieux, exprime toi ! Je vais pas tout dire, je suis là, d’accord, maintenant parle ! Je suis désolé de m’énerver mais en même temps, je suis énervé pour deux tu vois ? Je voudrais simplement que tu répondes, que tu te lèves, que tu commences quelque chose, que je puisse te suivre, je sais pas où on va ; je me sens vraiment pas bien, j’ai l’impression de tourner en rond ici, avec toi qui reste sur le canapé ; je n’ai plus envie de manger, y’a qu’une seule façon de pas finir complètement mort et la tête dans le bois, c’est de faire péter les cloisons de cette turne, allez ouvre la bouche, merde ! Il y a des moments j’ai l’impression que tu n’es pas là, à force de ne rien dire et puis de toujours être d’accord, bah oui, c’est vrai t’es bien gentille, mais écoute moi je vais te dire, non franchement, écoute, je vais te dire, tu vas aller te faire foutre, et puis après on reparle, c’est compris ? De toute façon dans cinq minutes, je vais dire quoi ? Je vais m’en vouloir sûrement, je parle tout seul de toute façon, alors qu’est-ce que ça change ? Mais sérieux, mais casse toi, vas-y fous le camp, qu’est-ce que t’attends, ici y’a rien. Mais regarde toi en plus, putain, mais regarde toi, mais c’est quoi ça, franchement, ça me fait trop peur cette histoire, putain mais dis un truc ! J’ai trop l’air d’un con moi, je parle tout seul et toi tu me regardes calmement avec… avec… vas-y, j’ai même plus envie de te parler, franchement, tu veux que je te dise, franchement, vas-y, ne dis rien, de toutes façon c’est pas grave, c’est très bien, continue comme ça, je sais pas où tu vas, mais je te jure que ça va pas aller !
Je frappe de toutes mes forces et du plâtre en poudre s’envole, tandis que je crie de douleur, je tiens mon poing ensanglanté ; je me colle à la paroi et je descends doucement sur le cul, pour arriver au carrelage froid ; je me mets à pleurer tranquillement ; je hurle, et puis je renifle et enfin je me couche sur le côté, misérablement.
Ça sert à rien, seul ici, avec toi là bas, je parle tout seul, je peux rien dire, je raconte des trucs, tu me regardes genre : ah oui oui, c’est ça, cause toujours, j’ai trop l’air d’un con sérieux, mais c’est tragique, limite, on a jamais vu ça, quoi, ça ressemble à rien, mais tu peux pas laisser faire ça, si tu m’aimes un petit peu, ne serait-ce qu’un peu, c’est pas grand-chose que je demande, c’est de pouvoir, je sais pas, tu veux pas parler ; en fait c’est pas possible, c’est même pas la peine de parler, ça va nulle part et puis tu ouvres même pas la bouche ; franchement un jour tu vas te réveiller et là je serais même plus là, parce que je peux pas supporter ça… personne que je connais m’a déjà raconté un truc comme ça, franchement c’est du délire, alors sérieux, tu arrêtes de me prendre pour un con… je voudrais tellement qu’on puisse discuter, tu comprends, regarde moi, je le dis calmement, je me reprends, regarde moi, là je crie même pas, je dis juste, alors ok, on est où là ? Qu’est-ce qui se passe, pourquoi tu veux pas parler ? Je suis pas en train de transformer quoi que ce soit, j’essaie de comprendre, si je me trompe dis le moi, je me pose et j’y réfléchis, je te jure, mais là quand tu dis rien, ça me fait bizarre … je peux pas rester là et attendre ; alors dis moi… Putain mais j’essaie même plus de parler, de toutes façon ça va nulle part ton truc là… sérieux…
Je laisse tomber des gouttes de sang, doucement, de mon poing abîmé jusque sur le carrelage ; je pense qu’elle ne vient même pas voir ce qui se passe, qu’elle n’est pas loin, qu’elle m’entend mais qu’elle ne vient même pas voir si je vais bien ; elle doit rester assise sur le canapé ; je voudrais mourir et disparaître, je me sens complètement vide. Un courant d’air passe sous la porte et se glisse sur moi, comme un gros coup de frais. Je décide d’aller mettre mon poing sous l’eau froide, et après ça je nettoierai l’évier.
***
Je me demande ce que dirait quelqu’un d’autre, comment réagirait une personne extérieure à tout ça ; je me demande ce qu’elle penserait de nous, je me demande ce qu’elle oserait dire que je n’ai plus la force d’articuler. Dans la tempête d’émotions qui balaie mon esprit, je tâche tant bien que mal de ne pas flancher complètement, je voudrais pouvoir sortir la tête de l’eau, je me jure de pas me laisser couler, de pas me laisser miner totalement, je me jure de garder les pieds sur terre. Mais ce que je souhaite plus que tout, c’est sortir de tout ça, de la pièce, de l’appartement fermé et de l’immeuble gris. Je ne sais même pas à qui je parle, des fantômes de raison me happe parfois, j’ai peur de ne plus avoir les distinguer de la folie. Je suis résorbé sur moi-même dans une coquille de colère et de tristesse ; je reste immobile des heures, peut-être des jours, coincé derrière la table du salon, la tête emprisonnée dans les mains et le regard flanché vers les fenêtres, vers le jour, vers la lumière. J’aperçois des pieds qui vont, dans des savates moelleuses et je les plains de devoir se déplacer, le moindre mouvement me donne envie de vomir ; des spasmes dans tout le corps me prennent et je déglutis parce que j’ai peur de la gerbe coincée au fond de mes entrailles et qui geint pour pouvoir m’éclater dans la bouche.
Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ? C’est normal de chercher à comprendre, non ? Il n’y a pas de choses qui puissent ne pas s’expliquer, alors fais un effort, arrête de tourner stupidement les yeux quand je te parle, je voudrais que ça cesse, parce que tout ça c’est des conneries…si tu crois que je vais rester là sans rien dire… très bien, c’est de cette manière qu’il faut que ça se passe, alors voila c’est arrivé mais qu’est-ce que tu dis alors ? Tu fermes ta putain de gueule, parce que tu te sens conne, mais oui, tellement conne…. Ça t’impressionne de voir un mec qui s’énerve ? Mais qui ne s’énerve pas, allez réponds moi, fais pas la conne, si tu crois que je sais pas ce que t’as envie de me dire…mais dis-le, sérieux, arrête de faire ça… tu ne peux pas toujours t’échapper, fuir, tu ne peux pas me laisser tout seul faire des conneries, oui je fais des conneries, je me sens très bien, moi…les heures passent, les jours passent, les semaines, et puis les mois et bientôt les années ? Allez, sérieux, putain je suis complètement dingue, je pourrais presque écrire un roman…
Je me faufile dans la salle de bain, me laisse tomber près du chiotte et attends.
***
Elle avance comme elle peut, quand elle arrive à se dresser sur ses pieds. Elle a la démarche d’un vieillard perdu au milieu de nulle part, et qui cherche la sortie. Je fais tout pour ne pas la croiser, je fais tout pour l’éviter. Elle porte son peignoir bleu, défraîchi et rêche ; elle trébuche sur mes pompes dans le couloir, j’entends juste un « han » ; elle met quelques minutes à reprendre ses esprits. Nous sommes en plein mois de mai, dehors, le soleil brille et l’air est doux ; ici dans l’appartement, c’est un fourneau à cœur ouvert, chaque particule d’oxygène collée à des particules de peau en suspension que les rares courants font voler d’un mètre carré à l’autre ; dans le silence, le parfum de la chair en décomposition soutient l’attention, empêche de se laisser aller, vif et sans appel. Elle pose les doigts sur la poignée de la cuisine et appuie comme elle peut pour la faire céder, mais bientôt ses doigts restent collés, elle marque une pause, décontenancée et mue par une volonté incroyable, elle pénètre dans la cuisine en s’essoufflant. La voila qui cherche à préparer un café. Ses lambeaux de peaux se mêlent à la poudre marron, le filtre est rougi, l’eau est sale. Elle presse le bouton lentement, recule et s’assoit sur une chaise en ne détachant pas son regard de l’appareil qui ne tarde pas à délivrer un liquide trouble. Je la guette, l’ai suivie et posté à l’entrée de la cuisine, patiente, comme elle.
Nous pourrions enfin discuter, c’est le moment… regarde nous, regarde nous quelques secondes, c’est tout et essaie de comprendre avec moi. Que s’est-il passé ? Depuis quelques… depuis combien de temps sommes nous enfermés ici ? Tout s’est installé progressivement, toi et puis les affaires, et puis…moi je me dis que j’étais déjà installé mais… c’est vrai, c’est vrai…je me suis installé aussi. Tout allait bien, non ? Tout était tranquille entre nous, je me sentais bien et heureux, j’avais des moments d’euphorie que je n’ai jamais connu avant ça, je ne sais pas comment l’expliquer et si j’étais un peu plus fort, je pense que ça n’aurait pas périclité comme ça… oui je pense que les choses se sont écroulées en quelque sorte, tu vois, je veux dire que nous sommes tombés dans un trou et je voudrais qu’on en sorte. Mais je peux pas tout faire seul… j’ai besoin de toi, je garde la voix douce, tu vois, je ne m’énerve pas, je reste calme et je voudrais pouvoir communiquer, échanger, comme on dit. Avant on le faisait, non ? Qu’est-ce qu’on faisait, avant ? Ou plutôt comment on le faisait ? On faisait rien avant ? Mais comment tu peux… qu’est-ce que t’as dans le crâne, bon sang, mais tu te fous de qui là, c’est moi non ? Je t’ai déjà dis que je supportais pas cette hypocrisie, là, et puis tu fais celle qui comprend pas, mais on est dans le même bateau, alors arrête, sérieux, mais qu’est-ce que tu cherches ? Qu’est-ce que tu cherches ? Mais dis-le moi, ça coûte rien, pourquoi tu fais rien, tu dis rien ?
Son visage est comme une plaie ouverte et suintante, dont s’échappe parfois des expressions qui sont censées rappeler celles d’avant, je suppose ; elle tire sur ses blessures pour esquisser une moue, pour changer le masque, mais difficile de voir autre chose qu’une pièce de boucherie. Entassées les unes sur les autres, les couches de peau ouvertes et blessées, comme tailladées au couteau ne sont pas sans rappeler, je dois le dire, la consistance, l’apparence de la viande hachée et éparpillée sur sa gueule qui quand elle l’ouvre, béante, fait de temps en temps ressortir une langue qui n’est que le prolongement luisant et pourpre d’une partie de son corps ; je ne peux plus la regarder en face sans réprimer un renvoi, je suis incapable de jouer le jeu, de faire semblant, je ne veux plus qu’elle m’approche de trop près.
Elle tente de murmurer, avec ses lèvres cassées à force d’être complètement desséchées, jonchées par des miettes de peau dures comme de la pierre. Ses cheveux sont tombés un à un sur le parquet crasseux de l’appartement, et son crâne est luisant, quant il ne saigne pas ; des parties blanchâtres indiquent une inflammation extrême et couvertes de lymphe, qu’il ne faut pas toucher mais dans laquelle elle n’hésite pas à plonger la main pour gratter, encore et encore. Des traînées de ce liquide stupéfiant ont séché à certains endroits du peignoir, comme de la bave d’escargot jaunie. Tout son corps est à vif, bouffé par une démangeaison qui la force à se desquamer petit à petit. Cette démangeaison est effrayante, comme un frisson gigantesque qui fait gonfler la surface, sensible au moindre battement, au même rythme que ses tempes défoncées et le creux de ses poignets mous et mangés ; cette démangeaison la force à agir pour la faire finalement complètement exploser.
Le café est prêt, elle ne réagit pas ; mû par un sentiment d’affection, je m’approche et m’empare de la cafetière. Je sers deux grandes tasses et je rajoute pour la sienne trois sucres car je sais que c’est la proportion qu’elle préfère ; elle ne bouge pas, je n’arrive pas à savoir si ses yeux sont fermés, je n’arrive pas à les distinguer à travers le gruyère de peau, qui autrefois lui servait de paupière. Un globe émerge au travers du tourbillon, un œil désarticulé qui tourne dans tous les sens. Je recule un peu, stupéfait. Elle me tend une main tremblante et je lui donne la tasse que j’ai préparée à son attention. Je crains qu’elle ne la fasse tomber, mais non, et elle l’amène jusqu’à sa bouche énorme pour y faire pénétrer la café bouillant.
Je voudrais savoir ce qui nous arrive, pourquoi nous en sommes là ; je voudrais que tu me dises ce que tu en penses, sans ambages, simplement ; je t’écouterai, je te le promets, mais ne fuis pas. Je reste là, j’attends, je veux que tu me parles.
Je supporte le silence pesant, je me tais et je fais celui qui ne s’impatiente pas, je tiens la distance, je me contiens, c’est une promesse, je ne sais pas jusqu’à quand je vais pouvoir continuer, mais je n’y pense pas ; j’avale plusieurs gorgées de café, consciencieusement, en tâchant d’être discret de ne pas laisser percevoir le son de ma glotte actionnée, comme si je pouvais avec un rien briser une chance de la voir s’exprimer. Je suis tout entier tourné vers elle, je lui laisse le temps, je ne me précipite pas, je veux qu’elle dise quelque chose.
***
Je me suis réveillé au milieu d’un désordre monstrueux, les assiettes en morceaux sur le sol, les verres, juste leurs pieds parfois, brisés de partout, des bouts de carrelage carrément entamés et des ordures éparpillées sur le sol, des couverts et des emballages, le micro-onde à l’envers avec la porte déboîtée, des fruits pourris éclatés contre d’autres objets trop durs et le poste de radio renversé sur le côté, de la gerbe devant mes yeux, et sur mes lèvres, dans ma bouche, l’odeur acide d’un renvoi, le brouillage visuel et mes yeux qui me jouent un tour, ma tête qui se met à tourner, et toute la réalité qui balance.
Je me stabilise comme je peux, je me tiens avec les mains, le dos avachi contre le mur blanc de la cuisine. Je jette un coup d’œil autour de moi ; au travers de la vitre de la fenêtre, je peux voir le ciel gris et lumineux, la clarté m’éblouit un peu, je me frotte les yeux. Le mur contre lequel je suis posé n’est plus aussi blanc qu’avant, en fait : une trace rouge vif rejoint les deux extrémités de la pièce, lorgnée par des passages coulés, comme des gouttes de pluies séchées, de la peinture qui n’a pas eu le temps de sécher. Je me racle la gorge pour me prouver que je peux me retenir de vomir. Devant moi, plusieurs décilitres d’aliments, liquides, bile et je ne sais quoi mêlés qui se tiennent affalés : du vomi dont les exhalaisons me tiennent tout à la fois en éveil et nausée. Je tâche de retrouver mon souffle sans me servir de mon nez. La porte est fermée et la poignée est pleine, elle également de ce rouge contagieux.
Je me redresse avec peine, je me retiens au frigo qui balance et je réussis à me mettre debout. Des flashs de soleil me bousculent la vue, des tâches de jaune lumière qui obstruent des champs de vision. Je m’empresse d’aller ouvrir la fenêtre pour prendre l’air. Dehors, il y a la ville au milieu de l’automne profond et froid, une ville qui n’a pas l’air de changer beaucoup ; dans le reflet de la glace, il y a ma tête, étrangement tordue me semble-t-il.
Je me retourne. Je vais ramasser tout ce qu’il y a sur le sol, je vais nettoyer le carrelage et puis je vais jeter tout ce qui est cassé. Je vais prendre la pelle et le petit balai pour les morceaux de verre ; je ne sais pas s’il reste des sacs poubelles ; je vais frotter les passages difficiles avec l’éponge.
Je me lave les mains cinq fois de suite, je me rince la bouche lentement, je me passe de l’eau sur le visage et avec le doigt de la main droite, je cure mon oeil gauche d’une crotte qui l’avoisine, je ressens une légère douleur, un picotement. J’ai le ventre creux, j’ai faim à en crever. Il faut que je bouffe. J’ouvre la porte du frigo, je fouille l’intérieur consciencieusement mais je ne trouve rien ; depuis longtemps déjà, ce frigo est vide. La porte est garnie de bouteilles vides. Mes placards sont remplis de boîtes en carton sans contenu. Il n’y a plus rien.
***
Voila deux jours que je fais le ménage dans cet appartement. Je me suis rappelé qu’il y avait des produits sous l’évier dont je ne m’étais jamais servi auparavant, comme le truc à récurer ; je me suis farci le lavabo de la salle de bain, le bac de la cabine de douche ou encore les robinets, tous autant qu’ils sont. L’aspirateur avait besoin de changer de sac. J’avais besoin de prendre une douche. J’avais besoin de jeter certaines affaires, j’avais besoin de faire de l’exercice et j’avais besoin de faire des courses. J’avais besoin d’éjaculer, j’avais besoin d’aller me détendre un peu dehors, j’avais besoin d’aller courir dans les bois mais ça je ne l’ai pas fais, pas encore tout du moins. Des heures durant, j’ai lu des bandes dessinées. Je me suis acheté de la bière et dans l’appartement tout propre, je me suis mis à délirer sur des histoires à la con que j’avais déjà lues mais dont je me rappelais pas, ou pas exactement. En regardant la tête des personnages, en voyant les gros nez et le monde merveilleux et lyophilisé du village des gaulois, le far West ridicule des américains ou encore la ville de Moulinsart, la forêt de Palombie… Je m’étire tranquillement, je me prépare à manger, j’aère les pièces et avec de l’encens que je fais brûler, je fais fuir les mauvaises odeurs. Ma vie est simple.
J’ai découvert que son corps était dans un coin, comme un tas de merde qu’on aurait oublié, un véritable ramassis d’étron avec son lot d’odeurs insupportables, mais ces odeurs-là étaient un peu différentes : je ne pourrais pas dire que ça sentait la merde, pas complètement en tout cas. Je me suis approché et j’ai découvert qu’on ne pouvait plus distinguer exactement son visage qui s’était presque confondu à son torse, son menton encastré dans sa cage thoracique et la bouche détendue au point de laisser passer une langue sèche mais quasiment détachée du fond de sa gorge. Ses yeux révulsés n’avaient plus de paupières pour les couvrir. Ses vêtements semblaient complètement incrustés dans sa peau et en tirant sur sa manche j’ai compris que je lui arrachais un cri, mais que ce cri ne pouvait même pas me parvenir parce qu’elle ne pouvait plus émettre aucun son ; seul un tremblement et le mouvement incroyable de ses yeux m’ont fait comprendre que je lui arrachais également de la chair en tirant sur le tissu. Ses jambes l’une sur l’autre m’ont paru ne faire qu’une pendant un instant, jusqu’à ce que je puisse voir que l’irritation extrême de la première avait gonflé la cheville et fait suinté la surface au point de brouiller l’image. Elle était devenue l’extérieur de son corps, pleine de sang et d’infection.
Je n’ai pas eu peur en la voyant ; je la cherchais et savais qu’elle ne ressemblait plus à rien de ce que j’avais connu. Je suis allé chercher un marteau dans la caisse à outil et je suis revenu près d’elle. Elle m’a pris la main, j’ai serré la sienne. J’ai baissé la tête et baisé ses lèvres comme je ne l’avais jamais fait, devant cette chose qui n’était plus rien en apparence de la fille que j’avais pu aimer. J’aurais baisé aussi le reste de son corps si je n’avais eu avant cela le bon sens d’abattre le marteau sur son front pour le faire pénétrer entièrement dans le crâne et abréger tout ce cirque ridicule. J’ai posé ma main sur elle et j’ai vu qu’elle était morte. Je n’ai pas pleuré.
Je voudrais pouvoir empêcher que l’odeur se répande dans tout l’appartement, surtout que je recommence à aller mieux. Il faut absolument que je trouve la cave et que j’y mette le cadavre. Là dessus, je n’ai pas peur de me tromper.
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Un commencement à tout
Je dois être un peu soûl en y repensant, ou bien j’étais soûl sur le moment. On s’est tapé plusieurs fins de bouteilles soi-disant planquées dans un placard de la turne. Maman n’était pas là, partie en voyage avec des copines, loin de moi. C’est peut-être pour ça que j’avais succombé aux appels d’une jolie grande bringue pleine d’enthousiasme. Je ne pourrais définitivement pas dire que j’en avais pas envie. La nuit avait du être longue parce que je me souviens avoir dû nettoyer avec acharnement les toilettes durant le matin qui a suivi. Quand j’ai ouvert les volets de la chambre, le soleil m’a brûlé les yeux et ma tête a explosé. Mais en quelque sorte, c’était bon de sentir cette douleur, comme si ça me rappelait combien j’étais vivant. Peu de personnes de mon âge se seraient plaintes de ce que je venais de vivre, si ce n’est en ce qui concerne l’épisode des toilettes et mes renvois à répétition. J’ai constaté avec amertume que la fille n’était pas dans le lit. J’ai traversé la maison jusqu’à la cuisine et j’ai découvert les restes d’un tranche de brioche au beurre, déposée près d’une tasse de café vide. La dernière tranche du paquet, ce qui signifiait que j’allais devoir me contenter de ces foutues biscottes rassies. Et pas de trace de la grande bringue. Sur le buffet, j’ai trouvé un mot :
« Je peux pas rester, mais j’aurais aimé. On va se revoir, Jean-Jules, hein ?
Van. »
Au fond, ça ne m’a pas tellement étonné. Je me suis versé un café qui avait eu tout le temps nécessaire pour bouillir. Je l’ai bu en grimaçant. J’ai bouffé une biscotte, ça m’a suffi pour le moment.
Qu’allais-je faire de ma journée ? Je me suis imaginé allongé dans une chaise longue au milieu du jardin. Et puis j’ai pensé à un bain. Je suis resté longtemps sans rien faire, pris de vertiges incontrôlables. J’ai compris que je ne serai pas tranquille avant l’après-midi. Je suis donc reparti me coucher.
J’ai dû dormir un mois ou deux. Tout ce que je peux dire, c’est qu’entre cette matinée et aujourd’hui, il y a un gouffre impressionnant, une absence totale de mon esprit, un vide sérieux. J’ai souvent repensé à la grande bringue et à sa manière de se coller à moi en dormant. Je ne peux pas dire que je l’ai aimé vraiment, mais j’ai ressenti un quelque chose. Si bien que j’y repensais encore vaguement avec espoir quand Matthieu a sonné chez moi tout à l’heure. Nous avons commencé par discuter de choses et d’autres, de sa vie. Et surtout de ses histoires avec une fille asiatique complètement tarée qui simule des tentatives de suicide au moins une fois par jour.
- C’est comme si elle faisait exprès, dit-il, sérieux !
- Tu crois ?
Nous sommes dans ma chambre en bordel et aux volets tirés. Il est assis sur le lit, je reste debout, mais j’ai des crampes dans les mollets. C’est sûrement une question d’exercice.
- Je te jure, continue-t-il, elle m’appelle pour me prévenir et elle attend que je sois là pour se taillader les veines, par exemple… l’autre fois, elle me menace de sauter par-dessus la rambarde des escaliers, tu vois… elle se précipite, mais mollement, et elle bascule maladroitement…alors j’ai été obligé de la rattraper par les bras ! Je sais pas quoi faire avec elle…qu’est-ce qu’elle me fait chier, putain !
- Tu m’étonnes ! On boit un coup ?
- Ouais, t’as quoi ?
- Bière ?
- Allez !
On se prend une gorgée chacun et je m’allume une clope.
- Et toi alors ? reprend-il. On te voit plus en ce moment ? Tu sors plus ou alors tu me trompes ?
- Ouais, non, en fait, j’ai pas mal été seul, tout ça… j’ai fais beaucoup de musique dans la cave.
- Il faut que tu me montres tout ça !
- T’inquiète, c’est au programme… en même temps je sais jamais si c’est fini ou pas, tu vois… je veux pas d’un truc bâclé.
- Mm… Il faut que tu me montres je te dis, je te dirai ce que j’en pense, et après tu sauras déjà plus à quoi t’en tenir. Faut montrer les choses aux gens pour savoir si elles en valent le coup. Il faut un commencement à tout.
Je me répète ces paroles en tâchant de les prendre comme un bon conseil.
- Mais t’as vu personne sinon ? demande-t-il.
- Bah, ma mère est rentrée… et elle est repartie en vacance à la montagne, voilà…
- Tu m’as pas dit l’autre fois, à la soirée, mais… t’es partie avec Van à ce qu’il paraît ?
- A ce qu’il paraît ?
Il reprend une gorgée et se frotte ensuite les mains.
- Cyril vous a aperçu… finit-il par dire.
- Cyril ?
- Ouais, c’est un mec… genre fin avec les cheveux ras et un style hyper versaillais.
- On n’habiterait pas dans le coin, je te dirai que je vois de qui tu parles, mais là, y’en a tellement des mecs de ce genre…
- Bah, Samuel m’a raconté que tu lui avais cloué le bec… que tu l’avais insulté. Bien joué ! Je déteste ce gars, à chaque soirée je suis obligé de supporter ses discours à la con et ses idées de merde…
- .. que tu partages néanmoins…
- Va te faire foutre, mec !
- Nan mais sérieux, il parle comme un messie, et le pire c’est que les gens l’écoutent… t’es pas le seul à avoir mis les pieds dans le plat… Sam a failli se battre avec lui ce soir là… c’est pour te dire. Mais alors, avec Van ?
- Mais qu’est-ce que ça peut te faire ? On a marché…
Je m’assois par terre j’étends mes jambes.
- Ça va pas ? demande Matthieu.
- Si, j’ai juste passé la journée à rien foutre, à force, je supporte plus d’être debout.
- Là, ça va trop loin… Mais revenons à nos moutons, monsieur le tombeur. Si je te demande ça, c’est parce que… ça ne s’est pas ébruité, mais la jeune fille, la douce et innocente pucelle que tu as ramené chez toi… enfin… je suppose que c’est ce qui s’est passé, non ?
- Oui, oui, continue…
- Eh bien, cette charmante personne a disparu depuis quelques semaines…
Je fronce les sourcils :
- Disparue ? Comment ça ?
- Elle n’est pas rentrée chez elle un soir, je sais pas… en tout cas, elle est portée disparue, ils en ont même parlé au journal de 20 heures… tu regardes pas la télé ?
- Et ta mère ?
- D’accord, je vois… mais donc personne n’a de nouvelles, sa famille est complètement à plat, tout ça…
- Oh, le mauvais scénario de série… pitié…
- Arrête, c’est très sérieux, Virginie m’a dit qu’elle avait vu la mère de Van en pleurs… tu vois le genre, un peu ?
- Et pour le générique de fin, ils ont mis Green Day ? C’est n’importe quoi… elle s’est barrée avec un con, fin de l’histoire…
- J’aurais pu croire que c’était toi, cachotier. Vu que t’es un con…
- Attends… depuis quand elle a disparu ?
- Oh, t’emballe pas. C’est arrivé deux jours après la soirée, apparemment. Tu n’es pas le dernier à l’avoir vu, si c’est ça que tu imaginais.
- J’imagine rien du tout.
Il se lève et regarde les cartes postales accrochées au mur.
- C’était bien ? reprend-il.
- Là, je préférerais que tu imagines, par exemple…
- Allez, quoi…
- Oui, c’était bien… c’était même terrible. Seulement, le matin, quand je me suis levé, elle était déjà partie.
- Je vois…
- …Mais je regrettais. J’étais un peu amoureux, tu vois… Je ressentais quelque chose.
- Comme une érection ?
- Voila, une érection.
- Après une nuit de baise, qu’est-ce que tu peux ressentir d’autre ?
Je soupire, je ne veux même pas répondre à ça.
- En tout cas, dit-il en riant brusquement, ce serait amusant que Cyril apprenne qu’après l’avoir insulté, tu as baisé sa sœur dans la même soirée. Je crois que je veux être le premier à lui dire… juste pour le faire chier.
- Van est la sœur de ce Cyril ?
- Oui, et donc lui, c’est son frère.
- Quand tu fais de l’esprit comme ça, je me dis que si je sortais avec toi, moi aussi je tenterais de me suicider tous les jours, histoire de rajouter un peu de sel…
- C’est une blague que j’ai dû te piquer, Bernard ! Ceci dit, je suis chaud pour sortir avec toi quand même…
Je m’aperçois qu’il est plus de huit heures, je me redresse et j’attrape la bouteille de bière. Je reste un instant dubitatif et puis :
- Mais ils se ressemblent pas du tout… enfin du peu que j’ai vu de Cyril…
- C’est rassurant de se dire ça, maintenant que t’as couché avec elle, hein ?
- Plutôt oui… en même temps, ça ne m’aurait pas dérangé de défoncer le cul de cet idiot !
Nous nous mettons en route. Ce soir, nous allons boire un verre chez Olivier un autre de mes copains qui habite tout près d'ici. Je ferme la maison à clé, silencieusement. Matthieu m’attend devant le portail d’entrée en chantant avec un accent qui se veut proche de celui de Dalida. Je devrais rire. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser à Van. J’y pense d’avantage à chaque seconde qui passe. Je me sens nostalgique de la nuit qu’on a passé ensemble. Et surtout, je suis intrigué par cette histoire de disparition. Voila de quoi garnir le quotidien de mes journées larvaires. Et tant mieux.
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Augustin
Comme tous les matins, Irène se dirigeait prestement vers l’arrêt de bus pour se rendre à son travail. Sa caisse l’attendait, ainsi que son patron et ses clients. La routine continuait comme si elle ne s’était jamais interrompue. Cependant quelque chose avait changé, ou plus exactement un élément était venu se greffer à cette vie monotone. Aujourd’hui Irène se réveillait avec son radio-réveil chantant, et lorsqu’elle s’étirait dans son lit clic clac deux places déplié, sa main rencontrait régulièrement une touffe de cheveux châtains, ou bien un torse parsemé de petits poils frisés.
Contrairement à ce qu’elle avait pu croire au début, au moment où son cœur s’était emballé sans qu’elle s’en rende même compte, quand elle avait réalisé à quel point la présence insistante mais discrète de cet homme la remplissait de bonheur, il ne s’agissait que d’une pure coïncidence. Augustin – c’était ainsi que se prénommait celui au côté duquel elle se réveillait tous les matins – ne l’avait pas suivie, épris d’elle au premier instant, et la filant pour lui déclarer sa flamme. Non, c’était elle qui avait fait le lien, ténu, qui reliait le moment où elle était dans le bus et celui où Augustin lui avait gratifié son “ Bonjour Mademoiselle ”. Il était simplement venu acheter de quoi manger avant d’aller à son boulot, qui se trouvait être juste à côté du supermarché où travaillait la naïve et romantique Irène. Mais qu’importe, après tout, même si cela n’était pas prémédité, c’était fait. Persuadée qu’elle avait été l’objet qui l’avait amené ici, elle l’avait tout simplement dragué sans vergogne, et de façon assez directe. Surpris, mais charmé, il n’avait pas dit non, et voilà. Quand elle y repense aujourd’hui, Irène se dit que tout de même c’est fort tout ça. À la fois décevant et contentant. Les choses s’étaient déroulées de façon on ne peut plus classique, après deux rendez-vous, le sexe, l’emménagement, les cinémas, les courses ensembles, les week-ends chez les parents, les vacances à la campagne.
Augustin travaillait donc – et travaille toujours – tout près de ce supermarché, dans une petite boîte sans prétention qui publiait deux trois magazines, hebdo et mensuels, culturels, actuels, et intellectuels. Beaucoup de - el, donc, mais pourquoi pas ? C’était un garçon charmant, beau très relativement, nous dirons commun, mais possédant un certain bagou qui faisait justement son charme. Il avait fait des études beaucoup plus longues que celles d’Irène, avait des parents un tant soit peu bourgeois, mais qui était évidemment de gauche, quelle idée ? Irène avait posé la question tout à fait bêtement, étant certaine que les gens qui ont un peu d’argent et une situation, sont plutôt de droite, sans arrière-pensée. Augustin lui avait évidemment expliqué qu’elle se trompait lourdement, que souvent la classe populaire est celle qui va le plus souvent vers les extrêmes, ce sont eux qui vous donnent des dictateurs et se laissent embobiner pas ces salauds de capitalistes, avec leurs histoires de sécurité, de rendement, de travailler pour gagner son pain, etc. Irène n’avait pas relevé, et l’avait écouté docilement, mais s’était dit en son for intérieur – et se le dit aujourd’hui encore – que vraiment elle ne parlait pas vraiment de ça, elle ne pense pas du tout ça, elle est d’accord avec lui, mais pourquoi parlait-il d’extrêmes ? C’est étrange comme il s’enflamme dès qu’elle parle de droite ou de gauche, elle dit surtout ça parce qu’elle sait que ça l’intéresse, mais à chaque fois c’est comme une leçon, une histoire de la vie, une explication détaillée de choses dont elle n’a strictement rien à foutre, mais bon, si ça l’amuse de me prendre pour sa petite élève qui ne comprend rien, pourquoi pas, après tout, les hommes ont toujours besoin de se sentir les couilles, non ?
Irène n’est pas une personne vulgaire, ni véhémente, ni brutale dans ses paroles ou ses gestes. Du moins toutes les personnes la connaissant vous diront cela. Cependant quelque chose en elle est bien différent de ce que ses amis et ses proches perçoivent. Une certaine forme de brutalité exaspérée, cynique et révoltée lui faisait souvent penser qu’elle avait une double personnalité, mais qu’heureusement, elle ne montrait que la bonne. Enfin, la bonne, pour les autres, s’entend, parce que pour elle, la bonne était bien celle qu’elle cachait. C’était là qu’elle se sentait bien, à l’aise, comme confortablement assise dans un fauteuil gigantesque, buvant du champagne et fumant un cigare. Cette image l’avait toujours fait rêver, et c’est tout naturellement qu’elle l’attribuait à son côté bad. Dans la réalité Irène n’avait jamais supporté la cigarette, et buvait presque uniquement des Monaco, et raisonnablement, si elle ne voulait pas commencer à chanter très fort pour un amoureux imaginaire ou à dire des vacheries à ses amis et surtout amies. Raisonnablement voulant dire deux maximum.
Dans cette perspective, Irène se disait parfois que son copain était un vrai connard. Depuis qu’elle l’avait rencontré, Irène l’accompagnait régulièrement à des soirées, concerts, plans plus ou moins foireux, où il était invité ou qu’il planifiait plus ou moins. Augustin étant un fervent amateur d’art, les vernissages, galeries et rencontres inter artistes, peintres, sculpteurs, dessinateurs, designers, etc. étaient fréquents. Ce domaine n’intéressait pas franchement Irène, mais ne la dérangeait pas outre mesure, elle était surtout curieuse humainement, et aimait découvrir de nouveaux gens, peu importe le contexte. Surtout que les années précédant la rencontre avec Augustin avaient été très calmes, elle sortait peu, et n’avait pas davantage d’amis que quand elle avait quitté le BTS, à savoir peu. C’étaient au cours de ces soirées qu’Irène, toujours derrière ou à côté de son homme, écoutait avec attention les discours de ce dernier. Et c’était au cours de ces discours qu’il devenait détestable. En apparence, elle était toujours derrière lui, le soutenant, acquiesçant, hochant de la tête à ses questions, à ses invectives, à ses polémiques. Elle se rangeait toujours de son côté, par commodité, pour éviter les crises. Mais en son for intérieur, elle le trouvait abominablement et honteusement intolérable.
Augustin était vindicatif, un peu hargneux, et très sûr de lui. Il parlait de choses qu’il connaissait très relativement, comme l’art, mais aussi comme la politique, la société, et même l’écologie ! Comme beaucoup de gens en somme, qui ont tous un jour ou l’autre à mettre leur nez là-dedans, par intérêt ou par nécessité, mais qui ne sont pas non plus des pro du sujet. Lui, si. Il s’en donnait l’air en tout cas et ça passait tellement bien. Il gagnait à chaque coup. Et lorsqu’il se sentait perdre pied, il utilisait le mode vannes, mode dont il était vraiment fort, pour le coup.
Cela dit, il n’était toujours à chercher la discussion à tout prix. Il aimait ça, c’est vrai, mais parfois ils passaient de très bonnes soirées, à rire, à boire – pas trop pour elle – et à refaire le monde – surtout lui – de façon délibérément utopique.
Irène avait la sensation qu’il la prenait souvent pour une cruche – pour ne pas dire une conne – qui ne comprenait jamais ce qu’il disait du premier coup. Que ce soit pour des discussions pseudo intellectuelles, ou pour faire le lit. Cela dit, elle ne trouvait tout ceci que peu gênant, et même plutôt amusant, quand elle y réfléchissait. Elle se sentait dominer intérieurement, et savait que le jour où ça pèterait, il en prendrait pour son grade. Mais ce jour n’était pas venu, elle supportait son comportement totalement égocentrique, c’est vrai, c’est marrant de voir un mec se prendre pour un maître penseur alors qu’il est surtout complètement borné, par lui et par sa propre vision des choses qui ne s’étend jamais au-delà de sa petite personne. Et puis surtout, il assurait au lit.
À défaut d’être très tendre et très romantique – ce à quoi beaucoup de jeunes femmes aspirent – il était très propre, participait au ménage, cuisine, etc. Il n’était absolument pas machiste ou quoique ce soit du genre, ne la laissait passer devant que très rarement, histoire de, ne lui renvoyait pas toujours dans la gueule que c’était une femme et lui un homme – sauf lors de ses fameux speech, mais qu’elle soit un homme ou une femme, dans ces moment-là, ne changeait rien – et lui faisait très bien et très souvent l’amour. Pour ce prix, elle avait décidé de le garder. Même si sa “ bonne ” personnalité laissait penser insidieusement à Augustin que c’était génial pour elle d’avoir un mec pareil et que, s’il était satisfait d’être avec elle, elle le lui rendait bien et lui en était reconnaissante.
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La caverne des 24 ans
J’aimerais croire que les amis vont rester, le visage tranquille, les mains dans les poches, la démarche régulière, l’esprit apaisé. Ces amis qui mettent un point d’honneur à se souvenir de mon nom. Qui tiennent tant à ce que je retienne le leur. J’espère que cette ligne fragile entre nous, ce fil délicat et tendu ne s’amincit pas pour disparaître. Car peu à peu, l’atmosphère devient pesante et l’air irrespirable. J’ai attendu 24 ans avant de chercher à comprendre où nous nous trouvions.
L’endroit que nous occupons est exigu. Nous cohabitons dans une caverne étroite. Pour l’instant, nous ne bougeons pas trop, nous restons à notre place et donc nous ne nous gênons pas.
Nous avons fermé les yeux depuis le début. J’ai dû perdre connaissance plusieurs fois. Si bien que je ne sais plus vraiment à qui appartient cette main contre ma cuisse ni celle qui me gêne au niveau du dos. Comme un corps étranger. Je ne sais plus qui sont ces personnes qui supportent ma présence dans l’obscurité. Je ne sais pas pourquoi nous restons muets, elles et moi. Je les sens, je les imagine. J’ai longtemps su qui elles ne pouvaient pas être, j’ai longtemps regretté qu’elles ne soient pas quelqu’un en particulier.
J’ai dû penser que nous nous connaissions, mais c’est comme si notre aventure avait fini par me persuader du contraire. Certains se féliciteraient d’avoir toujours à apprendre de leurs amis, de pouvoir être constamment surpris par eux. Mais dans ma caverne, tout cela est plutôt effrayant. Je n’en finis pas de découvrir combien j’ai pu me tromper. Et le fait de partager cet endroit minuscule me rend nerveux. L’instabilité s’empare de toute la place et le sol nous trahit. C’est le grand tremblement.
Je me surprends à envisager de grands massacres. Je vois des corps en morceaux, des membres jaillissants et des visages brisés, le menton en miettes et les yeux arrachés. Des flaques d’hémoglobines profondes, comme si tout cela allait faire saigner bien plus que n’importe quelle blessure. Des coupures étourdissantes qui resteraient béantes dans les flancs autrefois les plus confortables et des kilomètres de chair lacérée, disséminée comme le pollen abstrait d’une plante difforme et quasi humaine. Je revois des enfants presque adultes, des adultes pas loin d’être enfants. Je les ai perdus. J’envisage des meurtres en série, je me prépare à un attentat fomenté sans raison, par démence. Je me vois comme un moudjahid, qui n’a de moudjahid que le nom, hystérique et furieux. Je n’ai pas de cause, je n’ai rien.
J’ouvre les yeux. Je suis seul.
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Dégénéré
Difficile de ne pas l’avoir vu arriver. Monté sur quelque chose de métallique et puissant, long et dur, vrombissant dans l’air et valdinguant tout ce que la terre a pu produire de poussière, voila le héros et ses grosses godasses dans les étriers. Quelqu’un murmure :
– On n’aura pas attendu pour rien !
Il regarde droit devant lui et son air est serein. Pour tout dire, on pourrait même avancer qu’il ne semble pas très intelligent : ses yeux sont vides et on croirait qu’ils ne cherchent rien de particulier dans le paysage qui se présente à lui. Ses mains musclées roulent sur les poignées du guidon et le moteur de sa mobylette s’agite comme un cœur de cheval au galop. Le héros avance sans but et sans se retourner. Le soleil illumine son visage formidable et se reflète dans ses lunettes noires épaisses.
Derrière lui, un véritable carnage d’aventures dont les journaux ont relayé les détails les plus fous. Lui, ne s’en souvient plus. Il dégénère. Ses vêtements sales et ses manières peu orthodoxes ne font plus aucun effet aux nanas qui trainent devant le lycée, mais elles ne peuvent s’empêcher de ressentir quelque chose pour lui. D’ailleurs, qui ne l’aimerait pas ? Avec la vitesse de son bolide, il fait voler leurs cheveux blonds et soyeux qu’il a déjà palpés en serrant les mâchoires. Elles rient parce qu’elles le trouvent complètement ridicule. Mais il leur arrive encore parfois de s’imaginer dans ces bras épais et protecteurs qui sont les siens.
Il ralentit et s’arrête. Met un pied à terre et tire une cigarette de ses poches. Elle est froissée comme tout ce qu’il porte. Il l’allume en laissant longuement brûler la flamme de son briquet argenté trop gros. L’atmosphère est lourde, la chaleur pèse sur son crâne bouillant. Il ne sait plus réfléchir. Ses idées sont troubles. C’est le genre de gars qui peut parler la clope au bec, collée à sa bouche.
Une foule de quidams agglutinée pour l’occasion observe le moindre de ses faits et gestes : des femmes et des hommes serrés les uns contre les autres, mus par le désir de voir apparaître en face de lui un sacré bon gros méchant, l’adversaire idéal de toute une vie. Le héros racle sa gorge sèche comme du papier et crache ce qui doit être du sang. Il est malade et épuisé. Les gens soupirent.
Il délaisse sa monture en la regardant stupidement tomber par terre. Il fait quelques pas maladroits, histoire de se dégourdir les jambes. Il ne sait pas d’où il vient. Son jean est trop serré. Son ventre déborde de sa chemise qui craque au niveau des épaules. Sa barbe de plusieurs semaines le démange depuis quelques temps. Ses joues et son cou sont parcourus par des rougeurs gonflées. L’insolation qu’il vient de subir pendant le voyage le fait délirer, tout ce qu’il regarde est violet et le sol tangue comme sur un bateau. Sa lèvre supérieure est boursouflée et ressemble à un petit quartier de pamplemousse sanguin.
Un aficionado attentionné, venu de très loin pour le voir, s’extirpe de la foule et s’approche timidement, à la fois fasciné par son héros et désolé de ce qu’il voit. Il demande :
– Ça va aller, m’sieur ? Vous êtes soul ?
– Non, répond l’autre, j’ai arrêté de boire, ça fait grossir…
Il éclate de rire en laissant tomber sa tête en arrière. Déconcerté, l’aficionado recule.
Le héros continue :
– Alors, qu’est-ce que vous attendez tous ? Vous voulez voir quelque chose en particulier ?
Il avance vers les gens en gardant son sourire tordu. Il sort un petit opinel rouillé, déplie la lame difficilement et observe quelques instants l’objet.
– C’est mon couteau !
Les gens commencent à s’éparpiller et s’en vont. Déçus. Pour beaucoup effrayés.
Il s’agite brusquement et se jette sur un petit groupe, une famille sans importance. Il saisit la main d’une petite fille parmi eux, tandis que jaillissent des cris d’indignation. C’est une gamine brune avec des joues très roses et un visage admirable, très doux. Emu et charmé, il resserre son étreinte. Le père de l’enfant veut les séparer, mais le héros lève la tête et d’un seul regard lui fait signe de ne rien faire. La mère est à genoux et prie en gueulant. Elle demande à dieu de sauver son enfant.
– Tel que vous me voyez, hurle le héros, je sais même pas d’où je viens… qu’est-ce qu’il y a de l’autre coté de cette route, hein ?! J’en viens… et je n’sais pas !
Il se penche sur la petite fille qui garde les yeux grands ouverts.
– Et toi, continue-t-il, qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ? Tu crois que je vais te faire du mal, c’est ça ?
Il brandit l’opinel au dessus de lui :
– On a dit que j’étais blond… alors que je suis un putain de roux !
D’un geste rapide, il plante la lame du couteau sous son oreille et dessine un profond sourire sur son cou.
Il tombe mollement en entraînant la petite fille avec lui. Elle garde la bouche ouverte sans savoir pourquoi, incapable de se détourner de ce qu’elle voit. Le héros tient encore fermement sa main. En se noyant dans son sang, il parvient à murmurer :
– J’ai bien défoncé l’histoire… hein ?
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18.03.2009
Aline
Departure
Irène avait eu une amie très proche. Aline. Elles s’étaient connues au lycée, et avaient passé ensemble les meilleurs moments de leur adolescence. Elles rêvaient à leur avenir, s’étaient promises de devenir artistes, écrivains, musiciennes, et d’autres choses encore. Puis avaient finalement opté pour un métier plus solide : institutrices. Elles devaient faire leur IUFM ensemble après leur bac. Irène songeait, en regardant ses mains prendre les produits de consommation et les passer au bip, qu’elles n’auraient jamais imaginées que ces grosses mains veineuses, pleines d’énergie et de force, finiraient par tapoter quotidiennement la caisse d’un quelconque supermarché parisien. Pour Aline, les choses aussi s’étaient passées de façon imprévue.
Ils étaient un groupe d’amis. Quatre ou cinq, selon les moments. Irène, Aline, Jean, Nicolas et Yann. Ils se voyaient très souvent en dehors des cours, puis à la fac. Ils sortaient, buvaient, chantaient et dansaient ensemble. Même si leur relation lui apparaissait aujourd’hui superficielle, elle ressentait une vague de chaleur en repensant à cette époque et à ces personnes. Nicolas et Yann étaient alors des ‘meilleurs amis’, Irène et Aline aussi. Yann était un électron libre qui ne pensait pas à grand-chose, si ce n’était à s’amuser.
De façon assez incompréhensible pour tous, Yann et Aline étaient sortis ensemble après leur bac. Le groupe avait continué ses sorties hebdomadaires. Rien n’avait vraiment changé au fond. Ou presque.
Après quatre années de fêtes communes, d’histoires de cœur et de cul partagées, d’amitié, il était arrivé un événement brutal et inattendu.
Au café habituel, surnommé le QG par le groupe, chacun se taisait et attendait la suite avec impatience. « On a un truc à vous dire » avait annoncé Aline, sans préambule, après s’être assise. Suspens intense.
L’air sérieux de Yann ne finissait pas d’étonner tout le monde, augurant un sujet grave.
« On va partir vivre au Mali ».
Aucune réaction.
« On part en mission humanitaire pour trois ans, on ne reviendra sûrement pas en France. »
« On veut vivre ailleurs, parcourir le monde en faisant des missions. »
Irène se souvient fort bien de chacun des mots prononcés ce soir-là, ainsi que de l’ambiance, de l’odeur du café, devenue insupportable, émanant des cinq tasses. Du visage de plomb de Nicolas et Jean, et du regard pointu qu’Aline lui lançait. De l’expression qu’elle guettait.
Personne n’avait rien dit. Personne ne savait quoi dire.
Après un lourd quart d’heure, les garçons ont repris leur conversation, comme si de rien n’était, et la soirée avait fini par ressembler à toutes les autres. En partant, Aline lui avait glissé : « On part dans une semaine. »
La semaine était passée. Ils étaient partis, Tous les cinq à l’aéroport s’étaient souhaités bonne chance dans la vie. Aline l’avait serrée dans ses bras. Personne n’avait pleuré. Tout était passé.
Irène n’avait jamais revu aucun membre du groupe.
Elle y repensait ce matin, car elle avait reçu une lettre de Madagascar. L’enveloppe contenait uniquement un petit porte-clefs orné d’une pièce de cuir marron mal taillée sur laquelle était inscrite Friends for Life. Elle l’avait accroché à ses clefs et était partie travailler.
Elle regardait ses mains se saisir automatiquement des produits de consommation et les passer au bip.
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02.02.2009
Cauchemar
Par quatre chemins avec les mains sur la bouche ; pas gueuler que ça ferait un chambard de tous les dieux. Alors, avec les mains, pour ne pas s’entendre crier soi-même et les yeux qui piquent, qui regardent dans des directions d’où ils ne veulent voir rien de ce que ta tête, elle bien animée, elle pense. Elle emmagasine des histoires tragiques, voire de l’horreur ; tu veux te permettre d’écrire des choses horribles et puis après les penser quand il faut aller se coucher, c’est autre chose. Ça cogite drôlement là dedans, qu’on dirait qu’il y a le feu, sa mère, et les battements du cœur qui s‘accélèrent avec force, comme un mouvement que tu ne contrôles pas, comme la sueur le long de tes tempes grasses maintenant et puis ton nez qui te pique, tu vas éternuer mais tu te retiens parce que t’as tellement peur de tomber nez à nez avec ce que tu sais même pas nommer. Contraint de rester immobile avec la mâchoire pendante et le souffle qui va pas bien loin, qu’est pas bien lourd tout ça, pas de quoi affronter quoi que ce soit, quoi que ce soit que tu ne peux même pas nommer. En un mot comme un seul ; attention te déguise rien: t’as la frousse. Ce n’est pas une révélation que tu voudrais me dire dans le coin de l’oreille sur le ton de la confidence, du reproche cynique. Bah ouais mais c’est quand même vrai et toutes ces sensations éparses qui foutent le camp de partout, de ta petite personne suintante, ces sensations te trahissent, tu ressembles à rien d’autres qu’à un peureux qui flippe tellement qu’il va s’écraser sur lui-même comme par trop de pesanteur qui appuie sur ton dos. T’es transi, sur le côté, t’as réussi à te mettre sur le côté, quand même et alors tu te traines, tu te traînes avec rien sur le dos. T’es en pantalon de pyjama. Le lit est paisible et Armelle fait des bruits en ronflotant. Elle s’en fout. T’as entendu des bruits à l’autre bout de la maison que t’as cru que c’était une intrusion ou bien quelque chose dans le genre mais tu ne sais pas vraiment ce que c’est, alors tu te demandes et toutes ces questions que tu te poses elles font vibrer ton cerveau qui joue sur les parois comme une sourdine de trompette. T’es tendu de tous tes muscles qui savent à peine te porter sur la couche. Ton cœur fait des bonds et pourtant tu ne voudrais même pas bouger d’un cil, d’une poussière, t’as peur d’être repéré et le plus petit des plus petits mouvements c’est comme un tremblement du sol. Tu pensais à t’endormir, tu n’imaginais rien de tel en regardant le plafond que tu ne pouvais pas voir, l’obscurité couvrant l’ensemble du champ de vision, baignant toute ta personne dans un flot d’angoisse. Un premier bruit, comme un bruit de bois qui grince et puis qui n’est pas naturel, parce que le bruit du parquet qui grince tu le connais. Puis des bruits comme ceux d’une main qui agite une poignée ou d’un homme qui arpente la cuisine au loin. Et dans la clarté qui vient du couloir, tu t’es laissé penser que quelqu’un allait venir. Tu guettes. Tu espères secrètement voir apparaître une ombre sur cette porte qui donne dans le couloir, une ombre qui va te laisser le temps de réagir ; mais en vérité, tu sais très bien que si tu vois quelque chose, tu vas te pétrifier à ce point que lorsque l’intrus va venir jusqu’à toi il aura l’impression d’avoir à faire une statue ou un handicapé. Et ses yeux dans les tiens, feront pâlir le peu de courage que tu avais cru posséder. Et ses mains sur ton bras tiendront tout ce que tu es, rien d’autre que ce que tu es, une chose inerte et sans défense. Et sa violence sera le reflet de tout ce qui t’effraie : plus ton estomac sera noué, plus ses gestes seront brutaux et son couteau sera grand. Planté dans ta gorge, tu le sens déjà s’enfoncer comme dans du beurre et ton visage se contracter, à la fois surpris, ému et souffrant. Tu lâches un peu de ton souffle sur la surface de l’oreiller et détends tes mâchoires en gardant l’œil ouvert. Tu t’endors, tu finis par t’endormir et pioncer mollement. Tu te réveilles deux fois en sursaut, la seconde, tu poses la main sur le corps qui dort à tes côtés. Tu sens la chaleur qui en émane. Tu te calmes. La chaleur est douce. Tu reprends tes esprits, tu te demandes si tu as crié. Tu te calmes. Tu ne sais plus ce que tu as rêvé. Peut-être même que tu as rêvé que tu avais rêvé. Tu te calmes.
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01.02.2009
En allant vers le poisson rouge
Je suis parti de la maison. Le trottoir en pente est passé très vite ; mes pieds dans les espadrilles glissaient à l’intérieur de la chaussure elle-même. J’ai transpiré brusquement lorsque je me suis mis en tête de courir, parce que je souhaitais pouvoir attraper le train. Malheureusement rien ne me laissait penser que c’était possible et les aiguilles des cadrans, les inscriptions numériques, tout ce qui indiquait l’heure m’incitait à penser qu’au contraire, il me filerait devant le nez comme un rien. Le train devait passer à onze heures et huit minutes.
Le soleil était haut et mon vêtement m’a tout de suite pesé sur les épaules comme un morceau de plomb, ses couleurs foncées sous la luminosité brûlante et la transpiration, les perles, mon dieu. Je traîne un pied, à un moment, près d’un passage piéton : une des espadrilles se déchausse et c’est comme si mon pied allait râper le bitume qui nous sert de plancher. Je me dépêche de remettre tout ça bien en place en me retournant ici et là pour scruter si personne ne regarde après moi. Je ne reconnais pas les gueules que je croise, ce sera et je l’annonce directement, sans suspense, ce sera un voyage avec des inconnus. Je traverse l’avenue et ne peux m’empêcher de regarder l’abri bus que j’ai longtemps squatté. Cette avenue, je l’ai traversée souvent comme un obstacle, rien de plus. J’emprunte une sorte de fausse route piétonne, d’avantage comparable à une impasse, parce qu’elle est garnie d’une chaîne à l’extrémité qui barre le chemin à tout véhicule à quatre roues. Je ne fais pas tellement attention aux baraques énormes qui m’entourent, ce foutu quartier magnifique en regorge, comme toute cette sacré région pleine de châteaux et de manoirs à en pleuvoir.
J’arrête vite fait de courir dès que la voie se redresse et qu’il faut monter. Je ne suis pas fou, déjà mon t-shirt est mouillé comme une serpillère. Je ne pense pas à grand-chose, si ce n’est que l’abri bus dont j’ai parlé plus haut me fait revoir des choses d’une certaine époque. Je me retourne plusieurs fois pour m’assurer que je ne suis pas suivi. Ce qui est comique dans un sens parce qu’il n’y a aucune raison à ce que je sois suivi. Sinon que je me prends pour un semi-dieu qui s’ignore mais qui a des intuitions et sent les présences de tous ces agents de surveillance, de toutes ces personnes qui font exprès de ne pas avoir l’air surprises en me croisant, comme dans un putain de film de science-fiction tellement gros quand tu l’as vu que jamais tu pourrais imaginer que ce soit ta vie. Je me dépêche encore un peu même si je considère que j’ai tout donné pour avoir le train et que je l’aurais, sauf s’il met lui-même de la mauvais volonté là-dedans. Ce qui est arrivé, cela dit, plus d’une fois, alors que des rendez-vous très importants m’attendaient. Je passe par-dessus la chaîne qui finit la rue et dévisage la gare moche et grisâtre qui dessert l’endroit. Je sors mon passe que je fais voltiger au dessus d’une puce qui enclenche un bip, je me dis que ça a tout pour devenir un de ces réflexes que nos ancêtres ne comprendraient pas. Je grimpe les marches deux à deux, puis une à une avant de m’arrêter et de reprendre, le souffle coupé. Une jeune femme en jupe passe devant moi, l’allure légère. Elle a des jambes fines et bien rasées. Cette gare est une histoire de couloir, juste un couloir mais qui comme beaucoup de ces boyaux conçus par un cerveau humain se démultiplient et conduisent à plusieurs endroits différents, sans changer les dimensions de hauteur ou de largeur. Un grand hall est rempli de tourniquets qui font office de frontières modernes et financières, derrière lesquelles un homme essaie de faire le job de l’homme qui tient le guichet ridicule. J’ai le souvenir que cet homme a souvent mal joué son rôle : quand j’étais plus jeune, ce n’était pas le même, voire c’était une femme, d’une part, mais surtout à l’époque il ou elle avait l’air blasé et ne répondait pas à la moitié des questions qui étaient posées, il ou elle n’arrivait pas à prendre en main la fonction parce que le rôle n’était pas sur mesure ; ils changeaient tous régulièrement, d’ailleurs, enfin c’est ce dont je me souviens. Et puis me voila sur les quais avec mon bouquin dans les mains et mon portable dans la poche, les pieds chauds et enveloppés dans leurs espadrilles puantes. Par précaution je me farcis tout le quai jusqu’au bout, je sais bien qu’arrivé à Paris, ce sera ça de moins à marcher pour arriver au métro. La fille avec les belles jambes est appuyée contre le mur, je constate que son visage n’est pas mémorable, si bien que je suis incapable d’en rendre compte le cas présent. Sur le quai de cette gare, plusieurs réflexes restent de mise : celui de se mettre au bout du quai, celui de faire très attention aux bruits et aux images qui nous parviennent dans l’espoir de percevoir l’arrivée du train – comme un mirage dans les jours chauds de juin, imperceptible à travers les nuages en masse du mois d’octobre, serpent fumant dans le mois de janvier glacial et blanc – celui de lorgner sur les autres personnes assises afin de leur piquer leur siège si elles le libèrent, celui de ne pas rentrer dans la salle couverte qui renferme – surtout l’hiver – un mec ou deux qui viennent de passer une nuit où ils ont pu et qui ont parfumé l’endroit avec ce qu’ils avaient. La locomotive est assortie au reste du train, bleue avec des points de couleur : en y regardant de plus près, je m’amuse parce que ces trains sont arrivés il y a cinq ans ou plus et qu’à l’époque je les prenais pour de belles nouveautés assez surprenantes, mais en voyant arriver l’ensemble de loin, je ne peux m’empêcher de le trouver un peu vieillot. Je monte dans le dernier wagon, la marche n’est pas trop haute. Des gens sont partout, agglutinés comme des mouches qui occupent tout ce qu’il est imaginable d’avoir comme place. Ça ne me met pas de mauvaise humeur, je décide de passer au premier étage. Précision : ce sont des trains à deux étages, dans le pur style néo-moderne avec des petites loupiottes sur les escaliers qui conduisent là-haut, style disco fever ou star trek évolution ; je suis entré dans le wagon qui fait office de locomotive et celui-ci est un peu différent du reste puisque le rez-de-chaussée est coupé en deux, ce qui veut dire qu’on ne peut aller d’un bout à l’autre du wagon par le bas, mais par le haut c’est possible. Donc j’active mes guiboles et me retrouve devant de nouvelles rangées d’individus collés avec leur sueur, come si c’était du miel j’te jure, les uns sur les autres ; ce qui est tordant dans tout ça, c’est que le premier truc qui me vient à l’esprit, c’est cette densité de personne dans ce train, mon regard moqueur de tous ces salauds qui ont décidé de prendre le train en même temps, mes petites phrases pour eux comme « c’est pas possible, les gens sont cons, ils prennent tous le train à la même heure, mais oui ! Tu crois qu’ils auraient idée de faire autrement ? Bah non ! » ; c’est tordant parce que je suis dans la même situation qu’eux mais qu’en aucun cas je me le rappelle à moi-même. Bref, je traverse le wagon par le haut en cognant des genoux mal rangés et en effleurant des journaux trop haut levés. Je redescends de l’autre côté et constate que là encore c’est bourré. Je me souviens qu’à ce moment je me suis dit que j’avais été con de croire que ce serait différent de ce côté-ci. Donc, en me consolant comme je peux, j’ai pris mon parti de m’assoir. J’avais deux possibilités : il y avait une femme d’une quarantaine d’années bien secouées, et une jeune fille de mon âge ou presque. La vieille en voyant mon indécision a resserrer ses jambes croisées sur elle-même et a tourné la tête vers la vitre, vous savez comme pour dire « soit, si tu t’assois je ne dirai rien, mais je n’en pense pas moins, ne m’approche pas, gna gna gna ». La jeune, elle, n’a rien fait ; c’est ce fameux truc déconcertant des jeunes qui réagissent peu, comme s’ils maintenaient une façade. Sans faire de parti pris, j’aurais aimé un signe, plus que de la part de l’autre. Bon, j’ai décidé de me mettre du côté de la quadragénaire secouée et de lire mon livre en me resserrant également de mon côté – de cette manière, j’imagine qu’il y avait peut-être un bon mètre entre nous deux, chacun écrasé sur soi. Mon livre me passionne. C’est Faulkner qui narre la vie de ces gens que je ne rencontrerai jamais ; en un sens, tant mieux. Cette manière de saisir le langage des autres et de le plaquer sur une feuille, c’est très courageux. J’ai personnellement tant à faire avec le mien que celui des autres me passe complètement au dessus de la tête. Dans les trains je croise régulièrement ces gars qui regardent vos bouquins, un peu par-dessous s’il est trop penché afin de lire le titre. J’aime voir leur visage une fois que c’est fait. Connaissent-ils ce livre, ont-ils bien lu le titre, qu’est-ce qui nous certifie qu’ils ne le confondent pas avec un autre ? Soit ils le connaissent, sourient comme s’ils avaient percé un truc genre mystère incroyable, et lancent un regard irréductible vers le paysage qui lui non plus, du moins c’est la sensation qui semble les traverser, n’aura bientôt plus aucun secret. Quand ils connaissent et n’aiment pas ou jugent franchement, ça peut donner des sourcils relevés en une seconde, une moue légère ou un petit souffle dans les narines. Et puis j’en ai déjà croisé que ça intrigue, alors ils essaient aussi de lire l’arrière du bouquin, d’ailleurs si tu leur tends le truc, comme ça pour voir, à mon avis ils sont capables de se barrer avec si ça leur plaît. Mon livre me passionne. J’aime l’écrivain en question, je le connais peu, mais l’aime beaucoup. Ce n’est sûrement pas « aimer » le mot le plus approprié. En fait, je l’admire parce qu’il écrit des choses qui me touchent, attirent mon attention. Je pense que c’est très dur d’attirer sérieusement mon attention. Peu de choses ou gens y arrivent et encore moins sur le long terme. Je suis très dissipé, quoi qu’il arrive. Ma voisine descend à Bellevue, presque en s’enfuyant. Je m’étale sur la place libérée et replonge immédiatement dans mes pages. Le train se met à balloter quand il arrive sur Montparnasse, les voix par centaines s’entrecroisent et semblent ne conduire nulle part ; certains conducteurs de train ont dû en devenir fou. Les occupants se lèvent et se positionnent rapidement près des portes, bien avant l’arrêt du train. Je reste en arrière, assis, j’espère avoir fini ma page avant l’ouverture des portes, ce serait dommage de ne pas avoir tout lu, de devoir chercher quel mot, quelle fin de phrase j’ai laissé en suspens. Finalement, je termine la page et me lève, garni l’ensemble de la minuscule foule comprimée et pleine d’espoir.
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21.01.2009
Un départ minuscule
Je me débrouille pour sortir la voiture sans encombre de l’allée du garage. C’est une allée étroite et qu’il est nécessaire de prendre en vitesse ralentie afin de ne pas érafler la carrosserie sur toute l’aile. La carrosserie bleue de notre petite Clio dont la marche arrière souple garantit de pouvoir s’en tirer à bon compte. Des courants d’air s’infiltrent dans les cheveux d’Armelle qui sourit quand je la regarde en me retournant, même si je ne me retourne pas vraiment pour cette raison, mais plus pour voir où j’emmène le véhicule. Armelle est brune comme c’est pas permis, ce sont de beaux cheveux soyeux et doux que j’aime toucher plusieurs fois par minutes quand je suis près d’elle. Ses cheveux – pour commencer parce que je considère que toutes les parties en valent le coup mais les cheveux sont tout en haut ! – sentent bon, comme un caramel avec quelque chose de très personnel. Ce sont des fils noirs en foutoir qui s’étalent vraiment bien partout et donnent un air un peu sauvage ou négligé à son visage. Armelle soulève une de ses mèches régulièrement pour la mettre derrière son oreille et il arrive trop souvent que ça n’ait aucune incidence sur le résultat parce que la mèche retombe stupidement sur le côté de sa joue. Parfois, elle s’empare de plusieurs cheveux qu’elle observe longuement et semble éplucher avec méticulosité ; elle guette les pointes cassées ou trop sèches et s’en débarrasse, elle me fait penser à ces animaux qui s’épouillent en gardant un air concentré qui fait sourire. Elle ne coiffe pas ses cheveux, mais elle les brosse régulièrement et penche la tête lorsque ça arrive pour mieux regarder son cou, peut-être, je ne sais pas. Donc si je devais être fidèle à ce que j’ai annoncé, je devrais me retrouver à faire le reste de la description tant attendue. Les cheveux bruns d’Armelle, tout comme ses sourcils, ses poils d’aisselle lorsqu’elle a omis de les raser, ses poils pubiens et tout poil qui peut résider à sa surface, constituent une pointe noire de pesanteur qui fait flotter son corps au dessus des réalités quand je n’ai plus trop de courage pour faire quelque chose. C’est un lieu de ralliement et de repos qui m’incite à fermer les yeux et à dormir sans trop penser. Qu’elle se retrouve en maillot de bain et cette sombre teinte retient l’œil des personnes présentes. Son pubis est un pinceau en forme de coquillage. Je reste rêveur deux secondes en attendant qu’elle monte dans la voiture. Je finirai ma description plus tard. Nous sommes assis tous les deux à l’avant. Elle porte une jupe verte pâle qui est quasi bouffante, pleine de plis repliés sur eux-mêmes et qui dessine son cul de manière abstraite mais tout à fait excitante. Nous laissons grand ouvert le portail et nous engageons sur une route qui ne nous est pas complètement inconnue. Je ne veux pas mettre la radio. Mes doigts glissent sur le volant lorsque je cherche à tourner, c’est à la fois un signe de souplesse dans la conduite et un aveu qui témoigne de mon manque de sérieux pour cette tâche. J’ai enfilé un pull trop chaud et il me gratte au niveau de la nuque. En outre, je n’ai pas lacé mes chaussures et je tente de les resserrer tant bien que mal. A tous les feux rouges, je me baisse pour tenter d’en finir mais j’ai des difficultés avec le pied gauche. Sur l’autoroute, c’est une sacré cohue dans la précipitation et l’inconscience. Des pilotes enragés bousculent notre auto qui valdingue vers la bande latérale sans jamais perdre totalement sa moyenne. Nous échangeons quelques propos agréables, Armelle pose sa main sur mon genou et je la rejoins à cet endroit. J’ai le crâne bien vide de tout ce que je n’ai pas fait aujourd’hui. Si je devais faire un bilan des sensations, c’est loin d’être pauvre mais ce n’est pas très dynamique. Avant d’arrêter le moteur après m’être intelligemment garé, je manque de fermer les yeux pour dormir. J’ai le thorax gonflé comme un ballon mais je respire. J’ai faim.
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01.01.2009
Coiffeur pour chauve
En empruntant la rue qui conduit à l’avenue, avec un pas assez espacé, de sorte que je me retrouve rapidement en bas. Je me fais doubler par un gars qui ralentit sa cadence juste devant moi. Il est assez quelconque, genre la quarantaine et des lunettes avec un peu de cheveux sur le crâne, bien dégarni, tout de même. Je suis dans ses jambes, juste derrière et je peste parce qu’il me double mais qu’il n’avance pas tellement plus vite que moi, comme s’il voulait me forcer à rester derrière lui ; c’est presque violent, comme façon de faire, mais une violence douce, celle qui ne déclenche pas une révolte officielle et gueulante, mais celle qui fait pester dans son for intérieur. Et pour couronner le tintouin, le trottoir est très étroit et les caisses se dédoublent à partir de maintenant, comme pour me dissuader de le doubler. Je suis complètement bouffé par l’impuissance. Je grogne. Je tâche de ne pas trop y penser, j’ai les pièces de monnaie qui bringuebalent dans ma poche légère et mes clés dans une main que je fais voltiger à l’endroit à l’envers. Sur le trottoir d’en face, un autre gars nous dépasse et je me sens presque humilié parce qu’il peut voir que je suis ralenti et contenu par le mec de devant. Il y a par la suite un passage piéton devant lequel nous sommes contraints de nous arrêter, je me mets à sa hauteur comme une petite revanche, et je tourne la tête vers lui, sans en avoir l’air pour croiser son regard. Mais il fixe droit devant lui et je l’ai dans l’os. J’aurais bien aimé voir sa petite figure fière maintenant que nous sommes au même niveau, lui et moi. Les voitures ne sont pas si nombreuses mais leur flux est régulier et nous devons attendre que le feu passe au rouge, sans quoi j’aurais bondi sur la chaussée pour le doubler et en avoir fini pour de bon. Nous partons au signal et marchons quasi côte à côte.
Je me demande : est-ce qu’il a vraiment essayé de me casser les pieds en descendant tout à l’heure ? Il a évidemment remarqué que ça me ferait suer de devoir rester derrière lui s’il se mettait à marcher lentement ! Je ne veux pas croire que c’est dans ma tête, tout ça.
Trop souvent, il se passe quelque chose – et par là j’entends un peu n’importe quoi : la fin du monde, aller faire les courses, manger avec la famille ou courir un cent mètres – et pour peu qu’on se retrouve dans une situation de conflit avec quelqu’un ou plusieurs cons, ils vont tout donner pour nier le fait ; ils te regardent avec des petits yeux gentillets et ils font les mielleux, mais en même temps ils soulignent que : « t’es un peu parano ». Un putain de parano, ouais. Enculés. Là, c’est le genre de situation où tu ne sais plus où t’en es et tu te demandes même s’ils n’ont pas raison. Le tout est de garder la tête froide. Par exemple, on peut reprendre ces expériences qu’on a faites étant enfant. Et là, je m’adresse spécialement à ceux qui ont pu souffrir à l’école, pas à ceux pour qui l’enfance, tout ça sur sa globalité n’est qu’un lointain souvenir merveilleux. Imaginons qu’il y ait un groupe de quatre, et y’en a trois parmi eux qui se mettent à snober le quatrième. Mais pas frontalement, ils le mettent à l’écart, ils se marrent dans son dos et dès qu’il vient vers eux, ils deviennent silencieux. Le gars va devenir fou, il va demander ce qui se passe et les autres vont faire mine qu’il ne se passe rien, tout ça. Avec leurs petits rires de salauds. Je prends l’exemple des gosses parce que c’est le plus loin que je puisse remonter dans ma propre expérience. Quand les salauds font ça, ils font semblant d’évacuer le conflit, d’évacuer ce qui fait mal au gars en question ; ils font tout pour que ce soit lui qui vienne mettre le problème sur la table et ensuite ils l’inculpent à plusieurs et peuvent donc légitimement le juger et l’exclure sans avoir à justifier de leurs affinités (c’est-à-dire le fait qu’ils l’apprécient moins), ou d’expliquer qu’ils sont pervers et qu’ils aiment bien voir un mec en chier grave. Putain sérieux. L’enfance, c’est ça aussi : une leçon sur la méchanceté au temps des chiards et du stade anal. Et cette saleté de leçon, tu es loin de te douter que tu vas te la repasser plusieurs fois dans ta vie, avec tes collègues, tes amis ou même ta famille. Ou un foutu piéton !
Donc le gars et moi traversons côte à côte et finalement nous arrivons sur l’autre rive, à égalité et là il prend une sorte de bifurcation sur le côté. Je me dis que c’est une grave erreur de sa part, parce qu’il s’engage sur une voie qui va lui faire parcourir plus de kilomètres et donc qu’il va perdre notre petite compétition silencieuse. Mais je me fais blouser parce que finalement il rentre dans un salon de coiffure ; je me retrouve tout seul dans la compétition. Sous prétexte que je m’étais trouvé une position forcément avantageuse, il vient d’abandonner comme un gros lâche qu’il est : ce qui me rend furieux parce que je me suis engagé dans cette course et qu’elle a pris pour moi un sens et une valeur notoire, et puis aussi parce que rien ne garantit, au final, ma victoire. Je voulais le voir pleurer ; je voulais le voir dans ses propres yeux.
Alors pour clore tout ça, je vais insister sur un détail qui me fait bien plaisir : ce n’est pas le fait que j’ai pénétré chez l’épicier qui lisait j’sais pas quoi et ne faisait pas attention à moi, cet épicier d’origine maghrébine comme tant d’autres dans la région mais qui, contrairement à son prédécesseur à ce même poste – était-ce son père ou quelqu’un de sa famille ? je ne sais pas… – qui possédait un accent reconnaissable, fait preuve d’une allocution et d’un vocabulaire qui surpasse celui de la moyenne des commerçants du quartier – ça fait un bien fou de se lâcher sur les détails racistes –, ce n’est pas le fait non plus que j’ai cherché les filtres à café dix minutes durant et qu’en fait ils étaient en face de moi, ni que j’avais exactement la bonne somme pour payer les un euro trente que j’ai tendu avec fierté, ni que j’ai croisé le regard de deux femmes indigènes aux serre-têtes en velours et aux mocassins de cuir noir, ni que la boulangère avait de bons bras blancs et gras mais possédait malgré tout le charme de ces gravures du 18ème siècle qui laissait penser que l’embonpoint chez les femmes pouvait aussi être un détail esthétique, ni que je suis repassé devant les indigènes avec leurs chemises en vichy et leurs sourires agrandis… rien de tout ça, en somme.
Je marche tranquille, je me dirige vers le passage piéton de tout à l’heure et je ne peux m’empêcher de passer devant le coiffeur, pour croiser si c’est possible le regard de mon ennemi juré d’il y a quinze minutes. Et là, je découvre le charme d’un commerce vieillot qui peut servir de décors au prochain film d’époque sur le début du 20ème siècle : des photos en noir et blanc avec des modèles dignes du la belle époque hollywoodienne des années 50, coiffés comme des manches à balais ramollis, pourris par la brillantine et les brushings trop tièdes ; leurs visages un peu marqués comme les « gueules » du cinéma français ; une devanture titrée : « Coiffure homme » d’une police comparable à celle des illustrés de Superman (contre Lex Luthor !) datant de la seconde guerre mondiale, un pot de fleurs marron avec une plante malade et un intérieur qui pour le peu que j’en ai vu, semblait bien tenu mais pas trop quand même ; et puis surtout, le coiffeur est chauve comme un œuf, celui qu’il coiffe n’en parlons pas (d’où mon interrogation : mais que coiffe le coiffeur ? Coupe-t-il les derniers cheveux qui restent en quatre ?) et mon ennemi qui attend son tour, sur une chaise dans un coin, comme je l’ai déjà expliqué est lui aussi peu avantagé quant à ses cheveux. Donc, je vois ça. J’éclate de rire en continuant ma route. J’aime rire tout seul en pensant que je pourrais raconter ce qui m’a rendu joyeux. Je m’essuie les yeux et je songe qu’en rentrant, c’est-à-dire maintenant, tout de suite, présentement, je vais écrire un texte et je vais l’appeler comme suit : « Coiffeur pour chauve ».
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11.11.2008
L'arche perdue
Dans le cadre de sa cinquième année de protubérance pédonculaire aux accents bucoliques, il lui a été demandé de réaliser une gigantesque fatigue dans le cadre qu’il souhaitait, mêlée bien entendu à l’épuisement moral général qui devait caractériser son année. Le silence pesant, il choisit pour le plus mal et décida d’opter pour une étude qu’il considéra dans un moment d’insouciance évident, comme salvatrice. Il regretta longtemps et disparut sous son fardeau quelques portions de millénaire. Aujourd’hui et sous les applaudissements généraux de toute une assemblée de protubérants pédonculaires attitrés, il fait son retour de miraculé. Il a vu beaucoup de cons.
Il tient dans sa main la preuve de son ralliement à la cause : une grande feuille de chou fripée sur laquelle il n’y a évidemment rien de protubérant, rien de pédonculaire, rien de bucolique et donc rien de bien salvateur, si ce n’est la promesse de la tranquillité dont il espère pouvoir jouir une fois le récriminatoire passé. Il est dans la queue. Il trépigne, fait des bonds d’impatience et conchie la plupart des autres collègues qui veulent fumer une cigarette avec lui. Il ne peut résister à l’envie d’en griller une petite, malgré tout, et bouffe de la volute en pagaille. Quel souci énorme ça lui a causé, songe-t-il avec sa tête. Quelle merde. Il se souvient.
Lorsqu’il a fallu porter son choix, il a été séduit par une endive molle dont les propos tenaient plus du jus de gratin que de la fermeté d’un cul de nègre. Qu’importe, avait-il pensé. Il s’était trouvé une armoire personnelle qui lui convenait un peu, un truc sur les homos portugais dont il avait eu vent sur la jetée avec son chibre. Celui-ci n’avait pas trouvé d’inconvénient à la chose. C’était un jour de novembre dégueulasse et les portos feraient bien l’affaire, tout autant qu’autre chose, sinon mieux. Les homosexuels l’avaient toujours fasciné, comme une pluie de printemps au cœur de la forêt. Peut-être parce que, et fort heureusement d’ailleurs, il n’était pas très intéressé par leur business macabre et les pulsions mortifères de celui qui s’enquille de son copain. Comme disent les gens. Non, il ne l’était pas, il avait sa propre montre, avec ses propres heures et ses propres temps de plaisir partagées avec les grandes perches du Nil ou les morues bretonnes du port de Brest. Il ne l’était pas, c’était évident. Mais les pds sont des poissons malgré tout et c’est impossible de leur en vouloir. Il décréta : « je vais faire avec eux, alors ! », les homos portugais dans l’armoire comme des poissons entassés. Et de rajouter : « sans me faire enquiller, c’est de la science, hein ! ». Mû par le dégoût, la curiosité et les injonctions d’un poste de commandement, il y alla.
Le grand décompte avait commencé depuis longtemps ! D’ailleurs, c’est comme s’il avait toujours décompté, même depuis qu’il est né. Il marcha sur un trottoir dur, un samedi matin, les yeux dans le vague et la tige au museau, enserrée comme un brin de maïs dans une terre sèche et cassante. Il se gratta le menton en apercevant la zone des non-retours, avec ses couleurs de flûte. Il pénétra et demanda une jalousie. On s’énerva de cette attitude désinvolte et on l’envoya derrière une benne où les ordures s’entassaient comme des cailloux. Il retrouva son chibre quelques jours plus tard et lui fit part de cette expérience. L’autre éclata et partit. C’était le début de la chienlit dans les brancards, il se gratta encore une fois le menton. Il se sentit coupable et pensait sans cesse au Portugal de son imagination, loin de ce qu’il avait eu sous les yeux. Un de ces quart d’heure est passé ! Il s’est allongé sur le béton armé avec la couette dans les oreilles et siffla quelques minutes. Il fit visite à un gringalet qu’il tenait pour proche, pour changer l’air du bocal.
« Qu’est-ce tu vas faire après tes ans ? » demanda le doulos pas plus grand qu’une buse. « T’vas t’y t’en aller chez les alvins avec ta truite ? » alla même jusqu’à répéter celui-ci sans savoir que ce n’était pas vraiment le programme des festivités. « T’vas faire quoi ? ». Alors, il le regarda comme un flan et découvrit son sous-pull rongé par les mites, les tonitruantes raisons de ce festin et la douceur de la blatte quand on oublie que ce n’est qu’une blatte, la fraîcheur du scolopendre évasé dans les coins de son aine mal lavée, la splendeur de l’affabulation devant un jury d’insectes imaginaires et toutes ces autres histoires qu’il se racontait à lui-même. « J’fa de la branlette et rien de plus, commenta-t-il. Ni moins, j’suis dans les stratosphères de l’âme avec mon chibre, on s’fait de la bile communément, j’te dirais, j’voudra une bonne raison de pas crever sans penser, parce que j’suis comme ça et pas d’une façon différente ». Quelle tristesse pensa le doulos en goguette. Il se dérida et le laissa seul.
En décembre, il fit un cadeau sur un plateau de crustacés définitivement malodorant, les récits de chacun l’ayant déconcerté. Il s’isola dans une cave et nourrit une tortue qui passait le plus clair de son existence sur le dos et ne pouvait s’empêcher de pester contre la pesanteur. Elle lui sourit tout de même en reluquant son œil triste de labrador. Il sélectionna une multitude de salades craquantes et l’en dispensa.
Quelques secondes plus tard, un ministère de l’intérieur quelconque voulut faire appel à lui pour réserver des chambres dans une grande surface près de Voiron. Ils avaient trouvé l’endroit dans un bottin salé et s’étaient mis dans l’idée d’y passer quelques petites nuits sans prétention. Le grand falsifieur en personne ne jura que par les talents de notre ami, qu’il ne connaissait pas, du reste mais qu’il avait quand même en haute estime. Une préfecture fut mise en demeure au cours de la semaine pour les besoins de l’artiste, même s’il restait introuvable pour l’instant. Il végétait alors dans une piscine de fleurs, insouciant des bouleversements dont il était la cause. Son puissant bras posé sur l’épaule d’un pingre, il se délectait de mojitos insupportablement amers, les feuilles de menthe ayant été remplacées par des feuilles d’orties et les glaçons par de la glaise. Néanmoins, il disait : « on est pas bien, là ? ». Et il était sincère.
Le temps gris ne changea pas, le ministère l’oublia sans même qu’il eût été au courant des tragédies qui advinrent tout ce temps. On pensa à autre chose, on pouvait toujours se frotter. Lui, repartit au mois de juin sur la route des non-retours et, redirigé vers la benne à ordures, il s’entêta et obtint une entrée gratuite, la deuxième offerte. Ah l’aubaine ! Il eut la possibilité de voir des tantouzes partout, étalées sur les murs avec de faux grands bras protecteurs (tu m’étonnes !), allongées sur des sofas bleus, accrochées au parquet dans l’espoir d’en sniffer les rainures magiques, serrées contre le comptoir pour ne pas se faire voler la place, figées dans les toilettes après un fixe, dézinguées dans leurs visages et dans leurs corps, ouvertes au niveau de la cage thoracique comme des papillons difformes, muettes d’inquiétude en attendant les flics qui doivent passer, pleines de pudeur dans leurs gestes obscènes, pleines d’entrain dans la répétition jamais inassouvie de pratiques ridicules comme donner un coup de balai. Il demanda son chemin, on s’en souvient encore !
Dans son empressement à quitter les lieux, il oublia tout ce pourquoi il avait jamais voulu être protubérant, il oublia tout ce qu’il avait marmonné devant les enfants, il oublia tout ce qu’il avait promis à ses mains. Il oublia tout. Au retour, sur l’avenue pleine de salauds, il déambula toute la soirée en chantant un vieux titre dont les paroles étaient de lui. Il se sentait ivre comme un poulet, les menottes dans sa bouche et le terrible refrain burinant son front de malade bien pensant.
Il arrête de se souvenir, brutalement et reprend son tact légendaire. Devant lui, un troupeau de mammouths effarants retient son souffle. Ils sont deux, pour être exact et parmi eux, il y a son chibre fatigué. Il n’y a plus de queue, les collègues ont déserté la place et seuls restent les miettes de sandwichs au thon dont ils se sont empiffrés. Et pendant ce temps, il ronflait. Il secoue ses cheveux pour donner de la consistance à la prestation qu’il compte réaliser. Il ne veut pas penser qu’il est le dernier parce que ça lui cause beaucoup de peine. Mais il y pense malgré tout. Un grand bond en avant lui permettrait de se décréter « homme de la cérémonie ». Mais ce serait sûrement grossier. La seule chose qu’il croit savoir faire, pourtant, c’est de mettre en avant son personnage comme pour vendre une barrette de céréale. Il resserre son manuscrit comme une rampe d’escalier, pour ne pas flancher. Il n’a pas grand-chose à dire, sa feuille de chou en est une belle preuve. Avant de commencer, avant que la sonnerie casse ses oreilles, il prend beaucoup de courage. Il dit qu’il souhaite revenir sur quelque chose d’insignifiant aux deux moineaux : « Dans ma souricière, la case d’en-dessous est habitée par un vieux gripsou chancelant, le dos voûté comme le toit de la cathédrale de Cologne et la gueule burinée sec. Il est marrant, vous verriez ça. On s’capte une fois ou deux, comme ça. Mais pas trop. Quand c’est le cas, je m’esclaffe en moi-même parce que c’est tordant. Et lui qui peut pas s’empêcher d’me montrer l’intérieur de sa bouche quand il sourit… faut voir de quoi ça a l’air, là c’est vraiment la cathédrale de Cologne ! Il fait des petits pas, rien de plus. Il grimpe jusqu’à son trou en disant qu’j’ai d’la chance, avec ma jeunesse et le souffle, tout ça. Il me dit juste cette chose. Toujours la même. Et j’me répète que c’est le discours qu’t’entends forcément partout, la jeunesse, et tout le truc. Surtout dans la bouche des croulants, c’est pas vrai ? La vérité, c’est qu’je n’sais rien de ce type, je n’sais rien de ce qu’il y a dans son trou et je n’sais rien de ce qu’est sa vie. Je n’lui ai jamais demandé. Il est là avec son béret et sa canne, il me toise et sourit toujours. C’est quelqu’un !... Quelqu’un que j’connais pas, mais qui prend cet air heureux, qui s’émerveille sans arrêt, dès qu’on se retrouve. L’autre fois, la dernière pour être exact, il dit comme ça qu’il est bien heureux de profiter encore un peu. Et j’comprends pas, enfin pas tout de suite. En fait, qu’il me dit, il part dès le mois de septembre dans une maison… t’sais les maisons… il me dit qu’il est trop vieux, que c’est plus possible… alors il profite avant de partir, il profite de la souricière… et moi qu’ai tant de mal à m’en accommoder… tant de mal…il dit qu’il est bien heureux d’me voir. Et ça veut dire que bientôt, il m’verra plus. Sans rien de plus, juste ces mots. Maintenant qu’on est en septembre, il doit être parti. »
La cloche retentit et il revit 25 ans de pure perte, de pure zone et de pur délire… Il revit tout ça en l’espace d’une seconde, sans rien qui puisse le consoler. Si ce n’est ce texte qu’il a rédigé avec la conviction ultime que derrière les mots, il y a plus que de la simple merde. Il y a sa merde.
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